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MÉMOIRES
DE
L'ACADÉMIE
DES SCIENCES, LETTRES ET ARTS
D'ARRAS
ARRAS
Imp. F. Guvor, P. Canocue, successeur
1926 |
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MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE D'ARRAS
MÉMOIRES
DE
L'ACADÉMIE
DES SCIENCES, LETTRES ET ARTS
D'ARRAS
ARRAS
Imp. F. Guxor, P. Casocue, successeur
4925
L'Académie laisse à chacun des auteurs
des travaux insérés dans les volumes de ses Mémoires
la responsabilité de ses opinions
tant pour le fond que pour la forme.
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DO ——————
LECTURES
Faites dans les Séances hebdomadaires.
EE , — mean ce te
eee eee ee tee
DES RELATIONS DE LA MATIÈRE
ET DES
ONDES ÉLECTRIQUES
PAR
M. J. JARDEL
Membre résidant
Préliminaires.
A °° découvertes incessantes de la science ne sent pas
“12 sans venir troubler notre repos, cependant bien
gagné à notre âge ; notre curiosité nous entraine à suivre
les progrès dans la recherche des lois régissant les phéno-
mènes de la nature.
En agissant ainsi, faisons-nous bien ? Oui, pour la satis-
faction de l'esprit et les créations de notre imagination sti-
mulée. nous sommes ainsi entrainés dans le royaume
éblouissant de l'avenir.
Cependant, n'aurons-nous pas des regrets à la pensée
que nous n'assisterons pas aux applications qui transfor-
meront la vie matérielle des hommes ?
Philosophiquement parlant, nous aurions tort, car le
cerveau humain est insatiable, il cherche et recherchera
toujours le mieux, le bonheur — Ce dernier n'est pas une
0 —
entité concrète, mais seulement une COmparaison d’un état
moral à une autre meilleur qui, lui-même, deviendra une
habitude n'apportant qu'une satisfaction incomplète.
EINSTEIN 8 démontré que le temps absolu n'existait pas,
il a tort si nous Considérons les nombreuses années qui ont
blanchi nos cheveux, il a raison si NOUS regardons l'huma:-
nité, dans son ensemble, poursuivant sa course vers le
parfait absolu.
Suivons le mouvement, marchons de notre mieux mal-
gré nos vieilles jambes et tâchons de saisir les secrets de
la nature.
Un de ceux qui passionnent le plus, en ce moment, est
celui relatif à Ja Composition de la matière et aux lois qui
maintiennent assemblés les éléments constitutifs de cette
matière.
Tel est le sujet que je me propose de traiter, pas en
S8vant, Car je devrais me récuser de suite, mais en ne rete-
nant que ce qu'il nous sera possible de comprendre, avec
les données enregistrées par nos cerveaux, alors que nous
étions encore sur les bancs des écoles.
Après avoir rappelé quelques principes de physique rela-
tifs aux courants électriques, nous étudierons les rayons
cathodiques, puis les rayons À, ces questions étant prépa-
ratoires à l'examen intime de la matière. qui suivra.
Enfin, après quelques détails sur les corps radio-actifs,
il ne nous restera qu à tirer les conclusions de notre étude
rapide d'un problème très compliqué.
19 COURANTS ÉLECTRIQUES
Ainsi que je vous le disais déjà, lors de ma communica-
tion, en 1993, sur les ondes électriques et les ondes de pen-
sées, nous ne POuvons, jusqu'ici, que limiter aux effets
produits,nos connaissances relatives aux forces naturelles,
la cause nous échappant.
pe
Pôles positif et négatif.
Ainsi, pour l'électricité, nous savons qu'il existe un cou-
rant qui, de convention, va du pôle négatif au pôle positif;
un corps peut être chargé positivement ou négativement ;
la combinaison du positif et du négatif, qui se fait souvent
brusquement, par une étincelle, donne un état neutre.
Deux corps chargés positivement se repoussent, il en est
de même s'ils sont négatifs, par contre un positif attire le
corps chargé négativement, ce qui se traduit par la loi de
base : deux corps de même signe se repoussent, deux corps
de signes contraires s'attirent.
Cette attraction ou cette répulsion est proportionnelle à
la masse et au carré de la distance qui sépare les deux
corps ; nous reviendrons sur cette question par la suite en
raison de sa grande importance, c'est elle, en effet, qui
permet de déterminer les mouvements invisibles des cons-
tituants de la matière.
Ondes électriques.
L'éther, qui a une masse, se déplace dans l’espace à la
vitesse de 300.000 kilomètres à la seconde, il engendre
donc une énergie capable de produire un travail.
Ce travail consiste à créer une énergie électro magné-
tique ou à projeter des particules de corps, ces particules
se déplacent avec une vitesse énorme, ainsi que nous le
constaterons plus tard.
Les ondes électro-magnétiques se manifestent sous
forme de lumière, d'ondes hertziennes et de rayons X..
Les particules projetées engendrent des rayons élec-
trisés.
— 10 —
29 RAYONS ÉLECTRISÉS OU RAYONS
CATHODIQUES
_ Nous quittons ici l'énoncé des principes, pour rentrer
dans les phénomènes qu'il nous est possible non seule-
ment de constater, mais aussi d'étudier.
Prenons un tube en verre dans lequel nous produisons
un vide assez poussé, deux bornes P et N placées à l'inté-
rieur du tube sont reliées à un fil qui traverse la paroi du
verre, chacun de ces fils va se fixer à une des bornes d'une
source d'électricité, la positive est l'anode, la négative est
la cathode (fig. 1).
Le courant produit une lumière colorée positive près de
l'anode et une lumière dite négative près de la cathode, la
couleur de ces lumières varie suivant la nature du gaz qui
remplissait le tube avant l'obtention du vide, ce dernier
n'étant pas parfait, la coloration provient de la quantité
infime du gaz qui reste dans le tube, ceci n'a d'ailleurs
pas d'importance pour notre démonstration, je ne signale
ce phénomène qu'à titre de curiosité. |
Si nous poussons davantage le vide, jusqu à la limite pos-
sible (1) la lumière positive disparait, l'espace obscur qui
sépare la cathode de l'anode, désigné sous le nom d espace.
de IliTrorr, devient une source de force. |
C'est de là que partent les Rayons Cathodiques que nous
allons étudier rapidement, afin de nous familiariser avec
les phénomènes électriques avant de rechercher ce qui se
passe dans l'intérieur de la matière.
(1) 0m/m01 de mercure,
AT =
Ces rayons cathodiques ont une puissance considérable,
puisqu'ils sont capables de fondre le verre du tube, en A
Pôle :
| Pôle
positif | | négatif.
Espace d'Hittor£f NH —
ou
anode. | cathode
LS
-F1G, É "
#°
(fig. 1) côté de l’anode, (rayons diaboliques ?)
Remarquons, en passant, quelles relations intimes unis-
sent le courant électrique, la lumière et la chaleur — nous
retrouvons ici ces trois phénomènes naturels, à mon avis
il n’y a qu'une seule force universelle, comme il n'v a
qu'un seul corps composant la matière.
Ces rayuns cathodiques ne sont pas visibles par eux-
mêmes, mais ils peuvent rendre lumineuses les matières
qu'ils frappent, je dis « qu'ils frappent », car ils ont une
masse et sont formés de particules lancées avec une
vitesse qui dépend du nombre de volts du courant, cette
vitesse est proportionnelle à la racine carrée de la tension
ou voltage, pour 110 volts, elle atteint 6.000 kilomètres à
la seconde, pour 30.000 volts, elle serait de 100.000 kilo-
mètres à la seconde (1).
La nature de ces particules est la même, quelle que soit la
matière constituant la cathode, nous pouvons donc conclure :
que nous nous trouvons en présence du constituant uni-
versel de la matière, chargé négativement d électricité,
puisqu'il provient du pôle nègatif ou cathode — N de la
(fig. 1) — on le désigne sous le nom d'ÉLECTRON, retenez
(1) Un petit moylinet placé sur leur trajet se met à tourner.
— 12 —
ce mot, car 1l reviendra souvent lorsque nous arriverons à
la constitution de la matière.
Dans cette étude rapide, nous nous contentons d’enre-
gistrer les résultats, sans indiquer les opérations prati-
quées pour les obtenir, cependant je signalerai que, depuis
longtemps déjà, on a réussi à rendre ces particules visi-
bles en leur faisant traverser un gez comprimé en vase
clos, dans un milieu saturé de vapeur d'eau ; autour de
chaque particule négative, lorsqu'on détend la pression du
gaz, d'où refroidissement, il se forme un brouillard d'eau
condensée, par conséquent visible le long du trajet de la
particule, ce trajet est une ligne droite ou « rayon ».
Pour en terminer avec ces rayons cathodiques, notons
qu'ils peuvent traverser la matière, ils sortent donc de
notre tube de verre (fig. I) et agissent sur le gaz exté-
rieur, air ou autres, nous verrons dans la suite de quelle
manière.
Rayons Canaux. — Notre tube ne fournit pas seulement
des rayons cathodiques partis du pôle négatif, il y a aussi
des rayons chargés positivement venant de l'anode ou pôle
positif, ils sont dénommés « Rayons Canaux ».
Si on pratique des trous dans la cathode, ils passent par
ces trous et illuminent le gaz de l'ampoule à l'arrière de la
cathode, ces rayons peuvent impressionner une plaque
photographique, ils sont constitués par des atomes du gaz
resté dans le tube, le vide n'étant pas parfait.
3° RAYONS X.
Ne quittons pas notre tube aux rayons cathodiques sans
parler des rayons X qui en diffèrent totalement.
Si nous plaçons une petite masse métallique à l'intérieur
du tube, du côté positif, les rayons cathodiques viennent
_—
frapper cette masse métallique, il convient de choisir un
métal ne fondant pas facilement sous l'action des particules
cathodiques qui, ne l'oubliez pas, peuvent fondre le verre
de l’ampoule.
Les chocs répétés et énergiques des particules contre le
métal introduit donnent naissance à des rayons nouveaux,
désignés sous le nom de rayons X ou de ROENTGEN.
Ces rayons scnt très pénétrants, mais ne paraissent for-
més que « d'ondulations », ils ne sont pas influencés par
un champ électrique ou magnétique, vraisemblablement ils
ne transportent aucune matière.
Ils ressemblent aux rayons lumineux, cependant ils ne
sont ni réfléchis, ni réfractés, leur longueur d'onde est
inférieure aux rayons visibles, ce sont des rayons de haute
fréquence.
Ces rayons X sont tout simplement de la lumière que
Dos yeux ne sont pas aptes à percevoir, leur longueur
d'onde est beaucoup plus courte que celle de la lumière
ordinaire.
La transparence d'un objet quelconque aux rayons X
dépend de la nature des atomes qui s'y trouvent. Les
rayons X pénètrent de plus en plus profondément dans les
corps, à mesure que leur fréquence augmente, on dit que
ces rayons sont « durs », lorsque la fréquence est très
élevée. )
Les rayons X les plus « durs » connus, jusqu'ici, ont
des longueurs d'onde 50.000 fois plus courtes que celles
de la lumière visible.
Par contre, les rayons ayant une longueur d'onde plus
grande sont « mous », se rapprochant des rayons ultra-
violets.
- Si nous examinons le spectre de la lumière blanche,
_
décomposée par un prisme, nous constaterons qu'il reste
A
qe” à dd
“ÿ w$° DM PS ST À v
a NN 1
(Fig. 2)
un espace À. (fig. 2.) — entre ces rayons X mous et les
rayons ultra-violets, cet espace n'a pas encore pu être élu-
dié, peut-être (1) ont-ils des propriétés spéciales, l'avenir
nous le dira certainement.
Parmi les trois rayons différents émis par les matières
radioactives, il y a des rayons X, nous aurons donc l'oc-
casion de compléter leur étude.
COMPOSITION DE LA MATIÈRE :
D'APRÉS LA THÉORIE DE BOHR.
Structure des atomes
Les données précédentes vont nous permettre d'entre-
prendre l'examen de la matière dans sa constitution intime,
comme toujours, en pareil cas, la critique de la théorie de
Bou a été faite surtout dans ses parties où la constatation
matérielle n'était pas possible.
Je me propose de vous la présenter succinctement,
laissant de côté les calculs compliqués, les preuves et
démonstrations de son exactitude, le but de cette commu-
nication étant simplement de nous faire une idée simplifiée
d'une question compliquée dans ses détails.
(1) Les rayons provenant de cet espace.
— À —
Je me permettrai de vous exposer la théorie de Bou,
sans m inquiéter des points obscurs et voici pourquoi:
Supposons deux points éloignés l'un de l’autre A et B,
s
AN PT NT D 8
m n |
FIG. 5.
(fig. 3.) l'un A représente l'ignorance, l'autre B la vérité.
Dans une théorie, il s'agit de partir de l'ignorance pour
arriver à la vérité, le chemin le plus court est la ligne
droite reliant les deux points, mais il n'est pas toujours
possible de la suivre. Les données faisant souvent défaut,
l'inventeur est obligé de « zigzaguer », aller en avant,
revenir en arrière, peu nous importe si, au bout du che-
min. nous atteignons le point B, vérité certaine puisque
les expériences fournissent des constatations annoncées
comme conclusions de la théorie.
Il ne résulte pas, en effet, de ce que la critique, s'atta-
quant à un zigzag M. O N, démontre qu'il était inutile
de faire le crochet O. mais qu'il convenait d'aller directe-
ment de M. à N.il ne résulte pas, dis-je, de cette cor-
rection, que la théorie dans son ensemble est en défaut.
Dans les questions de science, on ne peut arriver d'un
seul coup à la ligne M. .V. le progrès consiste à rectifier
progressivement en supprimant tout chemin inutile.
Composition d'un atome.
Atome d'hydrogène.
La matière est constituée par des infiniment petits
dénommés « atomes ».
Afin de faciliter la compréhension, prenons l'exemple le
plus simple: l'hydrogène, ce gaz est formé par le groupe-
10
ment d'atomes animés d'un mouvement rapide, les uns par
rapport aux autres, comme nous le verrons dans l'étude
des gaz en général.
L'atome d'hydrogène se compose d’un noyau relative-
ment lourd, porteur de l'unité de charge positive d'’électri-
cité et d'une planète, ou électron, infiniment petite et légère,
portant unité de charge négative d'électricité (fig. 4).
Le noyau d'hydrogène peut être représenté par une
sphère A. d'un cent millième de
B = millimètre, il faudrait donc cent
mille noyaux pour obtenir une
sphère d'un millimètre de dia-
A. 6) + mètre.
La masse de l'électron B.
(fig. 4). est 1.800 fois plus petite
que celle de l'atome d hydrogène.
Les mots « lourd » et « léger »
FIG. 4- n'ont pas ici la signification
absolue que nous leur donnons habituellement, ils ne sont
employés que pour dire : l'électron est infiniment moins
lourd que le noyau.
Le noyau et l'électron étant chargés d'électricité de nom
contraire s'attirent mutuellement, proportionnellement à
leur charge et en raison inverse du carré de la distance,
suivant la loi de CouLoms.
Pour ne pas compliquer l'exposé de la théorie, nous
dirons que l'électron décrit un cercle autour du noyau
d’un mouvement uniforme, en fait, il pourra décrire aussi
une ellipse.
La vitesse limite de l’électron est de 300.000 kilomètres
à la seconde, vitesse de l’éther et de la lumière.
Ce système planétaire possède une énergie totale résul-
tant des forces en action :
_ 49 —
19 Attraction du noyau et de l'électron ou énergie poten-
tielle. |
2° Energie cinétique, conséquence du mouvement circu-
laire de l'électron autour du noyau.
Par application des lois de la mécanique classique,
tenant compte de l'énergie potentielle, mesurée par
MizikAN, et des expériences sur les rayons cathodiques
‘fournissant la valeur de la masse de l'électron, on démontre
mathématiquement que l'électron ne peut pas circuler sur
un cercle quelconque, mais seulement sur un cercle, dit
quanté, dont le rayon est déterminé par une formule.
Si, par hasard, l'électron se trouvait à l'intérieur de l'un
quelconque des anneaux limi-
tés par deux cercles de Bou,
. eu À par exemple, correspon-
dant aux rayons RetR + 1,
il n'y pourrait rester, son
mouvement n'étant pas sta-
ble, il reviendrait bientôt se
fixer sur l'une des orbites
limites de l'anneau, en A'ou
A" par exemple, sur l'un des.
- FIG. 5 cercles RouR I.
Actions Extérieures sur l'Électron.
Si aucune action extérieure ne vient agir sur l'électron,
il continuera indéfiniment son mouvement sur le cercle,
dit quanté, on dit alors qu'il ne rayonne pas, c'est-à-dire
qu'il n'émet aucune force.
Il en est tout autrement si on le soumet brusquement à
l’action de la chaleur, de l'électricité, si on lui envoie un
faisceau de rayons X, si on le bombarde à l'aide des parti-
cules lancées par un corps radioactif ou des rayons catho-
diques se mouvant à la vitesse de centaines de mille kilo-
— 18 —
mètres à la seconde, l’électron est alors brusquement pro-
jeté hors de son orbite sur l'une des orbites externes. Je
dis « brusquement », car il n y a pas de progression dans
son déplacement.
L'électron qui tourne sur son nouveau cercle a pris une
partie de l'énergie de la cause extérieure de son déplace-
ment, il l'emmagasine pour ainsi dire ; supprimons la
cause, l'atome revient brusquement sur son cercle primitif,
mais, alors il rend l'énergie qu'il avait absorbée sous forme
de lumière.
Cette lumière, constatée par les raies du spectre obtenu
en faisant réfracter cette lumière par un prisme, cette
lumière, dis-je, est créée par des ondes ayant une vitesse de
300.000 kilomètres à la seconde, comme pour la T. S. F.
c'est la vitesse de l'éther dans l'espace. Ainsi que je vous
l'ai indiqué lors d'une autre communication, si la longueur
d'onde diminue, la fréquence augmente, le produit
longueur par fréquence donnant toujours 300.000.
La fréquence ou nombre d'ondes passant en un point
pendant une seconde, peut être calculée suivant la formule
empirique de BALMER, qui donne à cinq millionièmes près
les chiffres trouvés expérimentslement.
On constate que cette fréquence est d'autant plus élevée
que l'orbite extérieure, sur laquelle circule l'électron avant
son retour sur son cercle primitif plus près du noyau, est
plus éloignée du novau. Alors que le rouge donne 15.000
de fréquence, l’ultra violet arrive à 25.000.
Électrons des Corps autres que l'Hydrogène.
Nous avons, jusqu'ici, parlé de l'hydrogène qui na
qu'un seul électron, passons à l'hélium qui vient immédia-
tement après l'hydrogène, puisqu'il a deux électrons circu-
lant sur le même cercle, dans une position diemétralement
opposée, je vous rappelle que l'hélium est contenu dans
_ 19 —
l'air dans la proportion d'un litre pour 200.000 litres d'air,
c'est un gaz ne donnant aucune réaction chimique, incom-
bustible et encore plus léger que l'hydrogène.
-F1G. 6G-
Le lithium a trois électrons,
mais ils ne sont pas sur le même
| election cercle, deux sont sur un cercle
intérieur à 180", le troisième sur
un cercle plus extérieur, il y a
donc entre ces deux cercles un
anneau dit « de Bour » inven-
teur de la théorie portant son
nom, théorie démontrée comme
exacte par les expériences ou
les calculs.
(] 2 =
atome d'helium. Ces expériences ou ses calculs
FIG. 7- FIG. 8-
gs eŸ tre de Ÿ
atome de lithium. atome Potassium
sont compliqués, il ne rentre pas dans le cadre de notre
résu mé de les décrire, contentons-nous de noter les résul-
tats, ce qui sera suffisant pour nous représenter la com-
position de la matière.
Plus le nombre d'électrons augmente, plus il y a d'an-
neaux de Bou, les caïculs en effet prouvent qu'il ne peut
— % —-
pas v avoir plus de huit électrons sur un même cercle,
ceci d'après la loi des « Valences », on dit alors que le
cercle est saturé.
L'adjonction ou l'enlèvement d'un électron à l'atome
d’un corps, donne un autre corps, nous reprendrons cette
question par la suite, notons, à titre d'exemple, que le so-
dium a huit électrons sur son premier cercle et un sur
le second cercle, dans le chlore huit sur le premier cercle,
sept sur le second, dans l'argon huit sur le premier cercle
et huit sur le second (1). Si on ajoute un électron à l'atome
d'argon, il se placera sur le troisième cercle et ce sera du
potassium, etc...
Nous savons que plus le nombre d'électrons augmente,
plus il y a d'anneaux de Bou, la loi de l'équilibre des
forces étant absolument respectée, l'ensemble est stable.
Si le noyau positif a N charges électriques, elles doivent
annuler les N charges négatives des électrons qui circu-
lent autour du noyau sur différents cercles.
Ce nombre de charges positives du noyau est désigné
sous le nom de nombre atomique, sensiblement la moitié du
poids atomique. |
Le poids atomique est le poids d'un volume d'un gaz
simple, comparé à celui d'un égal volume d'hydrogène,
dans les mêmes conditions de pression et de température.
De ce qui précède on peut conclure :
Les trajectoires stationnaires ne rayonnent pas, c'est-à-
dire, n'émettent aucune énergie. Lorsque l'électron passe
d'une trajectoire stationnaire à une autre, il y a production
de iumière et émission d'une raie sur le spectre, la fré:
quence de cette raie est proportionnelle à la chûte d'éner-
gie qui accompagne ce passage. |
(1} Deux sur le troisième cercle.
= 01
Structure de l'atonte.
Grâce aux ravons alpha des corps radio-actifs dont nous
parlerons plus loin,on a pu pénétrer la structure de
l'atome.
Nous savons que la force positive du noyau est égale au
total de la force négative des électrons d'hydrogène qui
gravitent autour du novau,connaissant la force positive
du noyau de l’atoine d'un corps et celle négative d'un élec-
tron d'hydrogène, on trouve, par une simple division, le
nombre d'électrons d'hydrogène de l'atome de ce corps
Les corps ont été classés suivant le nombre d'électrons
de l'atome de chacun de ces corps, ainsi l'hydrogène qui
n'a qu'un électron a le N°1, par contre l'uranium qui a
92 électrons est le 92em*, on a obtenu ainsi toute la gamme
des nombres entiers de 1 à 92, sauf 5: 43-61-75-85et 87,
qui doivent appartenir probablement à des corps encore
inconnus.
Le noyau des atomes.
Le noyau, dont nous avons parlé, sans l'étudier, a une
masse, sans nous atterder aux moyens de chiffrer la masse
du noyau, disons cependant qu'en bombardant un novau
à l'aide de rayons alpha on le disloque, ses parties sont
lancées alors avec force sur du sulfure de zinc qui scintille
sous le choc Ce phénomène permet de mesurer la masse
et la charge électrique du noyau, cette masse se trouve
être toujours un nombre entier de celle du noyau d’hydro-
gène.
Il est donc logique de conclure : le noyau d'un corpsest
constitué par un assemblage de noyaux d'hydrogène.
Ce dernier gaz serait donc le corps unique constituant
la matière, puisque noyaux etélectrons sont de l'hydrogène.
Comme exemple, disons que le sodium est formé de
— 99 —
23 noyaux d'hydrogène et de 12 électrons également d’hy-
drogène.
Corps Isotopes et Transmutation des Corps
Je rappelle que la charge positive d'un noyau est repré-
sentée par un nombre égal à celui des électrons.
Le calcium a 20 électrons, le potassium en a 19, si,à
l'aide d'étincelles électriques, nous enlevons au calcium
un électron qui s'échappe d'un des cercles externes de
l'anneau de Bon, il n'en reste plus que 19 comme pour le
potassium, ce nouveau corps est dit « Isorope du PoTas-
sIUM », il a les mêmes propriétés physiques et chimiques
que le potassium, pratiquement on peut donc dire quon a
changé le ca'cium en potassium.
Il y a cependant une différence électrique dans la cons-
titution : la charge du noyau de l'atome, qui a 19 dans le
potassium, est restée à 20 dans le calcium isotope.
En effet, la charge négative de l'électron enlevé avait,
pour l'équilibrer, une charge du noyau correspondante, le
fait d'enlever l'électron n'a pas détruit cette charge positive
qui reste disponible dans le noyau.
Je signale que dans les corps radioactifs, il y a des
isotopes du même corps, mais, ici, c'est la charge variable
du noyau qui fait la différence.
Vous voyez que dans cette conception de la matière,
tous les phénomènes dépendent de charges électriques,
seules elles sont l'origine des transformations, on peut
donc faire abstraction de la matière proprement dite et ne
tenir compte que des charges électriques, c'est dans ce
sens qu'il faut traduire la formule simpliste : La matière
n'existe pas, le monde est fait de forces électriques.
Si nous avions les moyens d'enlever non seulement les
électrons, mais aussi les charges disponibles du noyau,
nous pourrions changer un corps en un autre, jusqu ici ces
3.09 =
moyens n'existent pas, sauf par l’action des corps radio-
actifs dont nous allons nous occuper.
Les savants sont au travaii, faisons-leur confiance, la
« pierre philosophale », espérée depuis longtemps en imagi-
netion, deviendra une réalité; elle sera représentée par un
courant électrique d'une dizaine de millions de volts.
2 ÉLEMENTS RADIOACTIFS
Dans ce qui précède, nous avons eu l'occasion de parler
des rayons émis par les corps radioactifs, entr'autres des
rayons alpha et nous ne savions rien, à ce moment, de
la radioactivité, d'autre part l'exposé de la radioactivité
exigeait la connaissance de la composition de la matière,
il yavaitlà un cercle vicieux que je n'ai pu éviter, ce
dont je m'excuse.
Après la composition de la matière, nous arrivons donc
aux éléments radioactifs, le mot donne en même temps la
définition : ces éléments lancent activement des énergies
autour d'eux.
Les émanations d'une matière radioactive n'ont pas de
relations avec une réaction chimique, il est impossible de
les accélérer ou retarder ; tandis que le temps de réaction
chimique peut être diminué par l'action de la chaleur, la
transformation radioactive reste la même à la température
de l'air liquide ou du rouge vif.
Le radium a une température légèrement supérieure à
celle de l'ambiance, mais celà provient de ce qu'il se bom-
barde lui-même
Les propriétés radioactives dépendent seulement de la
constitution du noyau, dans les corps radioactifs ce noyau
est instable, ces corps sont ceux qui ont le plus grand
nombre atomique ou, ce qui revient au même: le plus
grand nombre d'électrons.
Les éléments radioactifs proviennent de l'uranium, du
OL
thorium et de l'actinium on en connait une quarantaine
actuellement.
Rayons émis par les Eléments Radioactifs.
Les éléments radioactifs émettent trois sortes de rayons:
1° Les rayons « Alpha » positifs constitués par des
noyaux d'hélium.
2° Les rayons « Bèta » analogues aux rayons cathodi-
ques et, comme eux, constitués par un flux d'électrons.
3° Les rayons « Gamma » semblables aux rayons X,
ils sont produits par les chocs des rayons alpha, sur la
matière elle-même.
Rayons « Alpha ».
On suppose que dans les corps radioactifs, le noyau 8
des charges positives disponibles, ce qui revient à dire que
les électrons neutralisent seulement une partie des charges
positives, l'excédent positif est projeté à l'extérieur sous
forme de particules positives, venant par conséquent du
noyau. Ces particules matérielles, bien plus lourdes que
les électrons, sont des atomes d'hélium portant chacune
deux charges positives, leur vitesse est de 20.000 kilomè-
tres à la seconde, vitesse bien inférieure à celle des rayons
bêta, mais possédant une beaucoup plus grande énergie, à
cause de leur masse beaucoup plus importante.
Il est logique d'ajouter que ces projectilles alpha doivent
chasser les électrons qu'ils rencontrent au passage, surtout
ceux qui circulent sur les cercles extérieurs de Bou.
Ces rayons alpha cheminent strictement en ligne droite,
bien entendu sils ne butent pas contre un obstacle, dans
un gaz ils ont un parcours défini de quelques centimètres
au-delà duquel ils s'arrêtent brusquement un sur 10 O00
sont déviés de 120° et reviennent en arrière.
_— 95 —
Leur masse est égale à celle du noyau d'hélium, lequel
est constitué par quatre atomes d'hydrogène.
Ces rayons sont analogues aux rayons-canaux venant
de l'anode positive de notre tube donnant des rayons
cathodiques, à la vitesse près cependant, on peut les rendre
visibles, de la même façon que pour les rayons catho-
diques, en sursaturant de vapeur d'eau, de l'air sous pres-
sion, en détendant la pression, il y a refroidissement, la
vapeur d'eau se condense autour des « ions » formés : le
rayon alpha trace ainsi sa ligne qui devient visible et peut
être photographiée.
A
COR
Photographie
de rayons a1pha-
NS
=
nue
|
Si on prend une ampoule vide ayant en un point comme
une fenêlre de paroi très mince, si on dirige les particules
alpha vers cette fenêtre, on constate, au bout d'un certain
temps, qu'il y a de l'hélium dans l'ampoule ayant, comme
— 96 —
vous le savez, deux charges positives et deux électrons
comme constitution d'atome, ceci, et c'est très important,
quel que soit l'élément radioactif lançant les rayons alpha:
n'est-ce pas là une nouvelle preuve du corps unique for-
mant la matière ? |
Les projectiles alpha, les plus puissants connus, venant
frapper l'atome d'un corps, peuvent le disloquer, de cet
atome partent alors de nouveaux projectiles qui ont un
parcours plus grand, ainsi qu'on le constate, que celui des
rayons excitateurs, on peut en conclure que la masse des
rayons alpha est plus grande que celle des éléments de l'a-
tome disloqué.
Prenons par exemple une grosse bille d'ivoire (rayon
alpha) lancée sur une plus petite (noyau d'atome), cette
dernière suivra un parcours plus long que celui de la grosse
bille abandonnée à elle-même.
À remarquer que ces rayons alpha sont si petits qu'ils
peuvent passer sans rencontrer un noyau, comme si on
lançait la lune dans le système solaire, elle pourrait ne
rien rencontrer à cause des grands espaces libres.
Pour fixer les idées, je dirai que si 100.000 projectiles
alpha traversent la région où se trouvent 10.000 atomes
d'hydrogène, sur un parcours d'un centimètre, un seul
projectile d'hydrogène prendra naissance.
À ce propos permettez-moi une digression, il y a une
grande ressemblance entre les mouvements intérieurs de
la matière et ceux du système céleste, il semble que les dé-
couvertes dans l'un des deux systèmes peuvent s'appli-
quer à l'autre, les savants étudient les duux.
Ceci a'a rien d'étonnant puisque, dans les deux cas il
s agit de manifestations dues aux forces naturelles et tout
conduit à l'unité.
Rayons béta et rayons X.
Les rayons bêta sont identiques, à la vitesse près, aux
— 97 —
rayons cathodiques qui, ainsi que vous le savez, sont des
électrons lancés avec une vitesse se rapprochant de celle
de la lumière.
Enfin, les troisièmes rayons émis par les éléments
radioactifs sont des rayons X que nous connaissons, je
n'en parlerai pas pour éviter une répétition.
Radium.
Je ne puis en terminer sur cette question, sans vous si-
gnaler que les énergies dégagées par le radium sont énor-
mes, un gramme de radium dégage plus d'énergie que
plusieurs dizaines de milliers de kilogs de charbon, en
brûlant, ceci seulement dans les transmutations qui arri-
vent au plomb.
Production mondiale de 40 grammes de radium par an,
à l'aide de minerais d'uranium en provenance du Congo
Belge traités en Belgique. — Le radium est vendu 70 000
dcllars le gramme ou 1.260.000 francs-papier. Lorsque les
Américains avaient le monopole ils vendaient2 160.000fr.
papier. Consommation annuelle mondiale 30 grammes.
Mouvements internes des gaz.
Avant d'arriver aux conclusions, il est nécessaire d'exa-
miner ce qui se passe à l'intérieur des gaz afin de mieux
comprendre, par analogie, ce qui doit se passer à l'inté-
rieur de la matière, en dehors des phénomènes étudiés jus-
qu'ici, je veux dire que, connaissant les mouvements dans
l'atome, nous allons examiner rapidement les relations de
mouvement des atomes entr'eux.
Dans un gaz au repos les molécules se déplacent avec
une rapidité vertigineuse : 1.840 mètres à la seconde pour
l'hydrogène, 1.300 pour l'hélium, 390 pour l'acide carbo-
nique, 485 pour l'air, etc...
— Y —
Nous disons « molécules » pour distinguer de l'atome
du corps simple, le mot importe peu, il s'agit toujours d'un
infiniment petit constitutif des corps.
Les molécules ayant une masse, elles subissent les lois
de la gravilation,elles s'attirent donc d'une maniére direc-
tement proportionnelle à leur masse et inversement pro-
portionnelle au carré de leur distance.
Comme les molécules sont rapprochées dans les solides et
liquides, le carré de la distance est faible, elles se retien-
nent mutuellement.
Dans les gaz, au contraire, la distance est grande,
l'action de l'une sur l'autre est insignifiante, ce qui leur
permet de se déplacer facilement.
Dans ce déplacement, la molécule vient tantôt buter
contre une autre molécule, tantôt se cogner contre les
parois du récipient qui contient le gaz.
Pression sur les parois : Les chocs des molécules contre
les parois sont l'origine de ce qu'on est convenu d'appeler
la pression. |
Itinéraire des molécules : Une série de lignes droites, le
chemin parcouru représentant une ligne brisée.
Plus la pression est grande, plus il y 8 de molécules, et
moins les lignes sont longues;elles varient du dix-millième
de millimètre à plusieurs décimètres lorsque le gaz est
raréfié. |
Il convient aussi de tenir compte de la chaleur, la force
vive moyenne de translation des molécules étant propor-
tionnelle à la température absolue du fluide. -
Vo CONCLUSIONS
Vous savez, à présent, où nous en sommes des connais-
sances relatives à la matière, d'après les données fournies
par M. Jean PEerriN dans la Technique Moderne,
A. BERTHOUD, dans son ouvrage « La constitution des
— 99 —
atomes », Jean BECQUEREL, dans son étude sur les rayons
d'électricité, la théorie de Box, par Edmond BAUER, les
conceptions nouvelles de la chimie par G: URBAIN, etc...
En m'excusant d'avance de vous demander encore un
peu d'attention, après en avoir tant abusé, voulez-vous
m'autoriser à vous communiquer, comme conclusion,
quelques idées personnelles, conséquences de l'étude sur
la matière et autres ?
Électricité positive ou négative: On nous dit « deux
« corps d'électricité contraire s'attirent, deux corps ayant
« la mème électricité se repoussent », nous sommes bien
obligés de le croire puisque la constatation facile démontre
l'exactitude du principe, cependant, au premier examen,
notre pensée ne saisit pas comment deux choses contraires
peuvent s'accorder.
Je pense avoir trouvé un exemple du même genre qui
confirmera le principe ci-dessus et, aussi, permettra de se
faire une idée de la cause du courant électrique.
Tout ce que nous venons d'enregistrer :rayons, électrons,
atomes, molécules, radioactivité, etc... indique le mouve-
ment à des vitesses telles que l'imagination même ne peut
nous les faire concevoir, nos sens n'étant pas capables de
les percevoir. |
Ne quittons donc pas le mouvement et supposons deux
électrons animés d'un mouvement circulaire, mais de sens
contraire : l'un tournera de gauche à droite (fig.10) comme
les aiguilles d'une montre A. et l'autre en sens contraire,
de droite à gauche B. (fig. 10).
Si nous amenons tangents les deux cercles de sens con-
— D —
traires, vous constaterez que les électrons, aux points de
tangence M et N ne se repousseront pas, les flèches de la
(fig. 10) le montrent nettement.
Dans de deuxième cas (fig. 11) les électrons tournent
dans le même sens, celui des aiguilles d'une montre, de
gauche à droite, aux points de tangence M' N'il y aura
choc, les électrons se repousseront, vous voyez que l'ana-
logie est frappante avec les lois électriques : les mêmes sens
se repoussent : cette vérité n apparaissait pas tout d'abord.
Mouvements de la matière.
Tout d'abord, je répète ici un passage relatif aux rela-
tions des ondes électriques èt des ondes de la pensée dont
je vous ai entretenus lors d'une précédente communication.
« Dans une boîte en verre, afin qu'on puisse surveiller
ce qui se passe à l'intérieur, on lance un courant d'air
« et, en même temps, des balles très légères de moelle
« de sureau.
« On constate alors que ces balles sont comme suspen-
« dues dans les tourbillons, elles se groupent en plusieurs
« systèmes, tournant sur elles-mêmes — mais, chose
« extraordinaire, sans jamais se toucher ; si on éloigne
«« une de ses voisines, elle vient reprendre sa place aussi-
« tôt libre.
«€ On a ainsi une image frappante du système des astres
« et il n'est pas présomptueux de dire : si l'air, qui a une
« masse, produit un phénomène semblable à celui que
« nous constaterons pour les astres, l'éther en mouvement
« dans l'espace a aussi, comme l'air : un poids, une masse
« pour employer le terme technique.
« L'action de ce fluide en mouvement crée une force qui
« est fonction de cette masse et du carré de la vitesse.
« Évidemment la masse est infiniment petite par rapport
« à celle des corps que nous connaissons, mais il y a com-
PR
mn
_ 4 =
« pensation par suite du carré de la vitesse qui est de
« 300.000 kilomètres à la seconde.
« Îl résulte de ces données que l’éther en mouvement
« quoique très léger a une puissance immense ».
À l'intérieur de la matière, pour revenir à notre sujet,
l'éther circule entre les électrons et le noyau de l'atome et
même à l'intérieur du noyau qui est lui-même un système
planétaire, l'éther circule aussi entre les atomes, comme
l'air passe autour des balles de moelle de sureau de notre
exemple, ces mouvements de l'éther sont certainement très
compliqués et du genre circulaire (1).
Cette hypothèse, qui est l'image des mouvements des
molécules des gaz et des balles de moelle de sureau, n'a
rien d'invraisemblable, elle permet de comprendre approxi-
mativement les phénomènes que nous venons d'étudier.
Nous partons d'une onde électrique, qui est de l'éther
en mouvement, la forme du circuit de l'éther se modifie à
la rencontre des ondes venant des pôles positif et négatif,
de nouveaux courants prennent naissance et donnent les
rayons cathodiques et les rayons canaux, entrainant les
particules de la matière ; les éléments radio actifs ont,
dans leur intérieur, surtout dans le novau d'atome, des
courants d éther qui se combattent, ils s'échappent de l'in-
térieur du corps radioactif et entrainent de la matiére, je
vous ai dit que les particules alpha étaient entrainées à la
vitesse de 290.000 kilomètres à la seconde, remarquez ce
chiffre voisin de celui de l’éther, la différence de 10.000 ki-
lomètres à la seconde peut se justifier par l'inertie de ia
matière s opposant au mouvement.
Je ne veux pas pousser trop loin ces remarques pour les-
quelles l'imagination fournit les principales données, nous
en savons assez d'ailleurs, et ce sera ma conclusion, pour
(1) Tourbillons en hélice-
— 99 —
supposer vraisemblablement que la matière n est formée
que d'un corps unique : l'hydrogène, et que son animateur
universel : c'est l’éther produisant électricité, lumière et
chaleur.
Les progrès qui suivront permettront sans doute, un
jour, de transformer les corps à volonté,on connaîtra alors
la pierre philosophale qui changera tout en or, n'allez pas
conclure cependant que ce sera « L'âge d'or », car, à ce
moment,on pourra dire,avec plus de vérité qu'aujourd hui,
que « l'or est une chimère » puisqu'il n'aura plus de valeur
d'achat.
hotte
SIMPLE APERÇU
| DE LA
THÉORIE D’EINSTEIN
M. DUPRET
Membre résidant
—————— AE — ————
À électricien anglais vient — affirme-t-il — de mettre
le calcul différentiel et intégral à la portée de tous,
du moins de ceux, aurait-il pu ajouter, qui possèdent déjà
des notions assez étendues de mathématiques élémentaires.
Cest, en tous cas, un ouvrage de vulgarisation sur des
choses que le profane s'obstinait à s'interdire. M.
Nordmann, astronome à l'observatoire de Paris, a résolu
le même problème sur la théorie d'Einstein. Négligeant les
sombres labyrinthes de la jungle mathématique, où se ren-
Contrent les êtres les plus bizarres, les moins abordables,
M. Nordmann a le mieux réussi à faire comprendre les
conceptions nouvelles d'Einstein sur les lois qui régissent
l'Univers, en faisant simplement appel aux seules clartés
du bons sens. Les ouvrages de M. Nordmann : « Einstein
y
et l'Univers », « Notre Maitre le Temps », sont écrits dans
uo style enjoué, plein d'humour, suffisamment précis pour
qui désire posséder une vue d'ensemble de la théorie
d'Einstein. Disons cependant que pour être comprise à
fond, la théorie d'Einstein exige les terières mathématiques
les mieux trempées. Ce fut une séance mémorable que
celle de la Sorbonne, le 31 Mars 1922, où Einstein exposa
sa théorie devant les savants françuis les plus renommés.
Une discussion eut lieu le 3 Avril suivant pendant laquelle
Einstein répondit aux objections de ses contradicteurs
avec une Calme assurance, faite de simplicité et de droiture,
qui lui conquit vite toutes les sympathies en même temps
qu'elle a paru marquée d'un incontestable génie.
En quoi la théorie d'Einstein s'oppose-t-elle à la Mécani-
que classique dont les axiomes ont été formulés par
Galilée et Newton ? Ces axiomes, dont nous allons dire
quelques mots, ont été recannus comme évidents parce
qu'aucune observation, aucune expérience, ne les avaient
mis en défaut. Ils constituaient, pour nos esprits, une
manière commode d'expliquer les phénomènes de la nature
par les hypothèses du Temps absolu et de l'Espace absolu,
conformément d’ailleurs à la doctrine d'Aristote. Quel est
le sens précis de ces hypothèses ? Les disciples de Galilée
et de Newton considèrent le Temps comme une donnée
rigide, absolue, une sorte de fleuve portant les phénomè-
nes ainsi que des navires, mais continuant de couler,
même quand il n'y a pas de navires. Par exemple le temps
qui s écoule entre deux éclipses de soleil est déclaré inva-
riable pour deux observateurs dont l'un serait sur la Terre
et l'autre sur Sirius, et cela quelle que soit la vitesse de
l'un par rapport à l'autre, la même par conséquent si l'ob-
servateur sur Sirius était immobile dans l'espace par
rapport à l'autre emporté par le mouvement de la Terre,
autour du Soleil, avec une vitesse moyenne de trente kilo-
mètres à la seconde. Pareillement la distance de la Terre
ne
au Soleil doit être la même pour ces deux observateurs,
Or, suivant Einstein, la vitesse est une contraction des
distances pour l'observateur qui ne participe pas à cette
vitesse. Autrement dit, pour l'observateur sur Sirius,
supposé immobile, la distance de la Terre au Soleil doit-
être moindre que vue de la Terre. En second lieu la vitesse
est une dilatation du Temps. Cela veut dire que le temps,
séparant deux éclipses de Soleil sera plus considérable,
mesuré de Sirius que mesuré de la Terre. Tel est le sens
à attribuer à la relativité du Temps et de l'Espace.
Nous verrons plus loin comment il est possible de don-
ner une démonstration élémentaire de ces deux proposi-
tions, à savoir que la vitesse raccourcit les distances mais
augmente les durées.
Auparavant on pourrait se poser cette inquiétante ques-
tion : si les contractions des distances dues aux vitesses
usuelles, celles que nous sommes susceptibles d'observer
quotidiennement, devaient être sensibles à nos sens, tous
nos ouvrages de science qui affirment l'invariabilité de
l'espace occupé par un corps seraient à mettre au pilon.
En particulier la géométrie d Euclide, fondernent de nos
connaissances scientifiques, serait à rejeter. En réaiité la
proportion suivant laquelle les distances sont réduites dans
l'état de grandeur des vitesses usuelles, est tout à fait
infime. Elle peut être mise en relief par la comparaison
suivante. Supposons qu il manque à un riche américain, la
millième partie d'un millime pour posséder un milliard de
francs. Nous continuerons de qualifier l'américain de mil-
liardaire puisque le millième de millime manquant est
tellement inappréciable dans la vie ordinaire qu'il équivaut
à zéro.Or c'est dans cet ordre de petitesse que les distances
sont modifiées par les vitesses que nous obtenons, même
par les vitesses d'aéroplanes dépassant parfois plusieurs
centaines de kilomètres à l'heure. On peut s'en rendre
compte en utilisant la formule suivante due au célèbre
*
_ —
mathématicien hollandais Lorentz, l'équivalent de notre
Henri Poincaré :
ee ra
où D représente une distance à l’état de repos, d ce que
devient cette distance animée d’une vitesse v, et V la
vitesse de la lumière à raison de 300.000 kilomètres à la
seconde. Supposons qu'à la surface de la terre nous puis-
sions observer une vitesse de 3 kilomètres à la seconde,
correspondant à 10.800 kilomètres à l'heure. La fraction
L SE _ Son carré ES
V 300.000 100.000 10.000.000.000
et :
i — ("= = 1 — 9.999.999.999
V 10.000.000.000 10.000.000.000
La racine carrée de cette fraction est :
0,99.99.99.99.99.4 :-......
à moins d'une unité du onzième ordre décimal.
Si donc D est égal à 100 kilomètres, l’erreur commise en
considérant D comme invariable, selon Galilée et Newton,
sera moindre que :
0 km, 000.000 .001
c'est-à-dire moindre que un millième de millimètre, et cela
pour une vitesse de 10.800 kilomètres à l'heure, dépassant
de beaucoup les vitesses observables à la surface de la
Terre. On est donc fondé à dire que l'erreur commise vis
à vis des vitesses que nous avons à considérer pratique-
ment, est tout à fait négligeable. Mais, au point de vue de
la science pure, écrire que l'approché représente l'exacti-
tude, c est affirmer une contre vérité.
D'ailleurs Einstein, après avoir démoli, a reconstruit
97 —
une synthèse de l'Univers qui apparaît plus simple dans sa
généralité que l’ancienne. Certains faits, tels que les ano-
malies du mouvement de Mercure, jusque là obscures,
sont maintenant expliqués. Einstein démontre qu'un rayon
lumineux, passant dans le voisinage du Soleil, doit subir
l'attraction universelle et être incurvé d'une quantité qu'il
calcule. Effectivement l'éclipse de Soleil du 29 mai 1919,
pendant laquelle les ravons lumineux venant d'une étoile
voisine du Soleil, ont cessé d'être noyés dans l'astre du
jour, a permis de constater l'exactitude des prévisions
d'Einstein.
A la doctrine d’Aristote on pouvait cependant opposer
celle de son contemporain, Epicure. Pour Epicure le
. Temps n'existe pas par lui-même, mais par les objets qui
en impressionnant nos sens, créent en nous les notions de
passé, de présent et d'avenir, D'ailleurs, de nos jours,
l'existence du Temps en lui-même était de plus en plus
mise en doute. Citons en passant cette pensée d'Henri
Poincaré qu'il formulait souvent : « nous autres pour qui
le Temps n existe pas ». Cette négation s’est même étendue
jusqu'à l'existence du monde extérieur à la réalité de ses
changements. Il faut croire que l'angoisse d'un tel doute
avait saisi le cœur de Spencer puisque sa femme le trouva
un jour tout en larmes à la seule pensée que peut-être elle
n'existait pas. Heureuse madame Spencer |!
La relativité du Temps et de l'Espace avait d'ailleurs été
pressentie par Henri Poincaré qui a écrit cette page sug-
gestive ;
« 11 est impossible de se représenter l'espace vide.
« Quiconque parle de l'Espace absolu, emploie un mot
« vide de sens. Je suis en un point déterminé de Paris,
« Place du Panthéon et je dis : je reviendrai ic: demain.
« Si on me demande ; entendez-vous que vous reviendrez
« au même point de l’espace ? Je serais tenté de répondre :
« Oui. Et cependant j'aurais tort puique d'ici à demain, la
4
««
«
«
«(
««
«
««
«
«
««
«
«
«
— 98 —
Terre aura marché entraînant avec elle la place du
Panthéon qui aura parcouru plus de deux millions
de kilomètres. Et si je voulais préciser mon langage,
je n'y gagnerais rien puisque ces deux millions de kilo-
mètres ont été parcourus par rapport au Soleil,
que le Soleil se déplace par rapport à la Voie lactée,
que la Voie lactée elle-même est sans doute en
mouvement, sans que nous puissions connaître sa
vitesse. De sorte que nous ignorons et que nous ignore-
rons toujours de combien la place du Panthéon se
déplace en un jour. En somme j'ai voulu dire : demain
je verrai de nouveau le dôme et le fronton du Panthéon,
et s'il n'y avait pas de Panthéon, ma phrase n'aurait
aucun sens et l’espace s'évanouirait ».
Avec la même lumineuse clarté, Henri Poincaré démon-
tre que l'espace occupé par un corps n’a rien de rigide,
c'est-à-dire d'absolu. « Supposons que dans une nuit, les
((
dimensions deviennent mille fois plus grandes. Le monde
restera semblable à lui-même, en donnant au mot simi-
litude le même sens que dans le troisième livre de
géométrie. Seulement ce qui avait un mètre de long me-
surera désormais un kilomètre, ce qui était long d'un
millimètre deviendra long d'un mètre. Ce lit. où je suis
couché, et mon corps lui-même, se seront agrandis dans
la même proportion. Quand je me reveillerai le lende-
main matin, quel sentiment éprouverai-je en présence
d'une aussi étonnante transformation ? Eh bien je ne
m'apercevrai de rien du tout. Les mesures les plus pré-
cises seront incapables de me rien révéler de cet im-
mense bouleversement, puisque les mètres dont je me
servirai auront varié dans le même rapport que les objets
que je chercherai à mesurer. En réalité ce bouleverse-
ment n'existe que pour ceux qui raisonnent vraiment
comme si l'espace était immuablement absolu ».
On explique tout aussi facilement l'inexistence du temps
— 39 —
absolu, c'est-à-dire d'un temps immuable. Supposons que
pendant une nuit, quelque génie malicieux s'amuse à
rendre lss phénomènes de l'Univers mille fois plus lents.
A notre réveil nous n'aurons aucun moyen de nous en
apercevoir. Le soleil continuera de se lever et de se cou-
cher aux heures indiquées par le calendrier, après avoir
réglé nos occupations journalières comme aupseravant. En
effet les horloges marqueront des heures mille fois plus
longues et continueront de traduire les phénomènes so-
laires, et par suite ceux de la nature invariablement liés à
ces derniers, avec la même exactitude puisqu'il y aura
synchronisme de part et d'autre. Les hommes vivront
mille fois plus longtemps mais n'en sauront rien puisque
le nombre des années de leur existence ne sera pas changé.
La relativité du temps peut encore se considérer sous un
autre point de vue. Soient deux événements se passant en
même temps pour un certain observateur situé sur la terre.
Cette simultanéité aura-t-elle lieu également pour un obser-
vateur placé sur Sirius ? La mécanique classique répond :
oui, comme sil s'agissait d'un axiome, mais Einstein
répond : non,en démontrant que pour tout observateur
en mouvement, par rapport au premier,la simultanéité
cesse de se produire.
Il importe de s'entendre sur le sens à attribuer à la
simultanéité de deux événements. Si j'entends sonner la
même heure par deux horloges, dois-je en conclure qu'il y
a simultanéité des heures ainsi annoncées ? Oui, si les
deux horloges sont à égale distance. Non, si elles sont à
des distances inégales. En effet le son parcourt environ un
kilomètre en trois secondes. Si donc, étant tout près de
l'une des deux horloges et à un kilomètre de l'autre, je les
entends sonner la même heure en même temps, cela signi-
fie en réalité que l'horloge la plus éloignée à sonné trois
secondes avant l'autre. Et ainsi, malgré l'apparence con-
traire, il n'y a pas eu simultanéité entre les deux sonneries.
— 40 —
Donc, de ce que deux sensations se sont produites en
même temps, c'est-à-dire sont simultanées, on ne peut con-
clure que les événements qui les ont causés le sont. Pour
l'admettre il faudrait que les agents qui transmettent ces
événements à nos sens aient des vitesses infinies. Or le
plus rapide de ces agents connus est la lumière qui se pro-
page à la vitesse d'environ 300.000 kilomètres à la seconde.
Tout en étant considérable et dépassant de beaucoup les
vitesses usuelles, elle est loin d'être infinie et c'est de
l'avoir cru que les savants ont admis l'hypothèse de la
généralisation de la simultanéité. Einstein donne cette défi-
nition : deux événements perçus en même temps sont
simultanés lorsqu'ils sont également distants de l'observa-
teur et que l'agent de transmission 8 la même vitesse dans
les deux sens.
La science continuerait peut-être son existence paisible
dans le mirage du Temps absolu et de | Espace absolu sans
la fameuse expérience du physicien américain Michelson.
Jusque-là les savants rapportaient les difficultés qu'ils ren-
contraient aux principes posés par Galilée et Newton afin
d'en tirer des raisons satisfaisantes. Cette manière de
ramener les phénomènes naturels à des cadres préconçus
en les y enfermant n’était pas sans danger d'erreur, car il
est certain que la nature est indifférente aux conceptions
fort diverses de nos esprits. Disons toutefois qu'une hypo-
thèse, inspirée par le génie, peut conduire à de précieuses
découvertes. C'est ainsi que Fermat fut amené 8 la décou-
verte des lois de la réfraction de la lumière, en partant de
cette croyance préalable qu’un rayon lumineux pour aller,
d'un point A. d'un milieu tel que l'uir, à un point B d'un
autre milieu, tel que l'eau, de densité différente, doit mettre
le minimum de temps. Cette loi du moindre effort fait
apparaître la perfection des moyens emplovés par la nature
dans les manifestations de ses phénomènes. Il ne restait
plus à Fermat qu'à vérifier expérimentalement les lois de
si =
la réfraction de la lumière, trouvées par le calcul.
Henri Poincaré fut l'un des premiers à émettre des
doutes sur la solidité des fondements de la Mécanique clas-
sique. Bien avant Einstein il avait remarqué combien il
est difficile de savoir si de deux phénomènes du monde
extérieur, l’un est antérieur à l'autre ou bien s'ils sont
simultanés. Il était réservé à Einstein de démontrer que la
simultanéité est elle-même relative. Mais s’il s'agit de deux
choses conscientes, pensées par nous, dont nous avons
gardé le souvenir, la difficulté de les situer dans le temps
n'existe plus. Comme dit Henri Poincaré : « L'ordre dans
« lequel nous rangeons les phénomènes conscients ne
« comporte aucun arbitraire ; il nous est imposé et nous
« n'y pouvons rien ». Mais là il n’est question que du
temps psychologique si finement et si profondément analysé
par M. Bergson et qui a pour unique théâtre le champ clos
de notre conscience. Ajoutons que M. Bergson dans son
livre : « Durée et Simultanéité » s'est opposé à la théorie
d'Einstein. Pour lui la simultanéité ne peut être que géné-
rale et non relative.
Cela dit revenons à l'expérience de Michelson. On sait
que pour expliquer la propagation de la lumière à travers
les espaces célestes, les savants ont admis l'existence d'un
fluide spécial appelé Ether, dénué de masse et par consé-
quent d'inertie, n opposant alors aucune résistance aux
déplacements des corps matériels qu'il pénètre de toutes
parts. Des expériences, toutes concordantes, avaient
prouvé quela Terre se déplace autour du Soleil, en passant
au travers de l'éther, sans l’entrainer avec elle, comme
par exemple une balle de fusil traversant une toile d'arai-
gnée qui cependant n'est pas dépourvue de masse, quelque
faible qu'elle soit, sans l'entrainer avec elle. Mais alors si
l'éther est immobile par rapport à la Terre, il doit être
possible de déterminer, par rapport à lui, la vitesse de
translation dela Terre autour du Soleil, exactement comme
= D —
un observateur immobile sur une route peut calculer la
vitesse d'un véhicule passant devant lui. On sait comment
est défini le sens de cette translation. Si un observateur
placé sur le Soleil regarde la Terre en la suivant du regard
dans son déplacement, il la voit se mouvoir de sa droite
vers sa gauche, c'est-à-dire en sens contraire du mouve-
ment des aiguilles d'une montre. Ce sens, qui est celui des
planètes, est appelé direct par les astronomes. D'autrepart
la Terre, tout en se déplaçant autour du Soleil, tourne sur
elle-même autour de la ligne des pôles. Cette rotation est
également directe pour un observateur couché le long du
prolongement de la ligne des pôles, les pieds sur le pôle et
regardant tourner un point de la Terre, tel que Paris. Cet
observateur voit Paris décrire son parallèle de droite à
gauche c'est-à-dire d'Occident en Orient.
Soient maintenant deux lieux situés sur un même paral-
lèle, Auteuil et Charenton par exemple, Auteuil étant à
l'ouest de Charenton. Si l'éther est réellement immobile,
un rayon lumineux doit se propager sur lui indépendam-
ment des mouvements de translation et de rotation de la
terre. Soit donc un rayon lumineux envoyé d Auteuil et
reçu à Charenton. Appelons V la vitesse de la lumière et v
celle de la terre. Comme Charenton fuit devant la lumière,
en raison de la rotation de la terre d'Auteuil vers Charenton,
le physicien de Charenton ne doit trouver à ce rayon lumi-
neux que la vitesse V — v. On s'en rend compte en assimi-
lant le rayon lumineux à un train et la terre à un cycliste
qui marcherait parallèlement au train et dans le même
sens que lui. Si V est la vitesse du train et v celle du
cycliste, il est clair que la vitesse du train, par rapport au
cycliste, sera V — v,cest-à-dire qu après chaque seconde
le train s'éloignera du cycliste de V — v. Inversement soit
un rayon lumineux lancé de Charenton et reçu à Auteuil.
Cette fois le physicien d'Auteuil va au devant du rayon
lumineux. Après chaque seconde le reyon lumineux se
— 43 —
rapproche de lui de V + v. Donc la vitesse du rayon lumi-
neux par rapport au physicien d'Auteuil est V + v,exacte-
ment comme si notre cycliste marchait à la recontre du
train. L'hypothèse de l'immobilité de l'éther conduit à
envisager la question sous un autre point de vue. En ra:i-
son du mouvement de la terre de l'Ouest à l'Est, c'est-à-dire
d'Auteuil vers Charenton, le rayon lumineux, poursuivant
le physicien de Charenton, parcourt, pour le rejoindre, un
chemin plus long que lorsqu'il est lancé de Charenton vers
Auteuil auquel cas il va au-devant du physicien d Auteuil.
Or le fait brutal de l'expérience de Michelson, réduisant à
néant les conclusions précédentes fournies par la méca-
nique classique est celui-ci : les deux trajets effectués par
un rayon lumineux allant soit d'Auteuil à Charenton soit
de Charenton à Auteuil sont rigoureusement égaux.
Autrement dit l'expérience de Michelson décide que quel
que soit le mouvement dont une source lumineuse est animée,
la lumière émise par cette source a toujours la même vitesse.
Ainsi, par rapport à un observateur situé sur la terre, la
vitesse de la lumière émise par une étoile est constante, soit
que l'étoile se rapproche ou s'éloigne de cet observateur.
L'expérience de Michelson a été faite dans une chambre de
laboratoire. A l’aide d'un jeu de miroirs deux rayons lumi-
weux allant l'un de l'Ouest à l'Est, et l'autre de l'Est à
l'Ouest, se saperposent c'est-à-dire s'interfèrent, selon l’ex-
pression consacrée. Or | appareil est d'une telle sensibilité
que la moindre différence entre les deux parcours est accu-
sée avec netteté. À la profonde stupéfaction des opérateurs
les deux parcours Ouest-Est et Est-Ouest n'ont présenté
aucune différence. La conclusion s'imposait donc que
l'éther est emporté par la terre dans son mouvement de
translation autour du Soleil pendant qu'il reste indifférent
à son mouvement de rotation. D'autre part des expériences
aussi convaincantes que celle de Michelson prouvent que
l'éther est immobile. Cette contradiction entre deux séries
= At
‘de faits établis avec une égale certitude mettait la science
dans une impasse. Elle fit longtemps l'étonnement et le
désespoir des physiciens.
Un savant irlandais Fitzgerald émit, pour éclaircir le
mystère, une hypothèse dont l'étrangeté parut d'abord
choquante. Cette hypothèse fut ensuite reprise et mise au
point par l'illustre Lorentz, sans qui Einstein n'eut sans
doute pas plus existé que Képler sans Copernic et Tvycho-
Brahé. On sait que Copernic substitua la conception
actuelle du système solaire à celle de Ptolémée qui faisait
de la Terre le centre de l'Univers ; mais ce sont les obser-
vations astronomiques de Tycho-Brahé poursuivies pen-
dant plus de vingt ans, avec une exsctitude surprenante
pour l'époque, qui ont permis à Képler de formuler les
lois du mouvement des planétes. L'hypothése de Fitzgerald-
Lorentz peut se formuler ainsi : St le parcours du rayon
lumineux, entre les deux miroirs,dans le sens du moucement
de la Terre, c'est-à-dire de l'Ouest à l'Est, n'apparait pas
plus long que dans le sens contraire, ou dans le sens trans-
versal, en direction des pôles, c'est que le support sur lequel
sont fixés les deux miroirs s’est contracté d'une quantité
qui compense exactement l'allongement qu'on aurat du
observer dans le parcours de l’Ouest à l'Est.
Il paraissait impossible d'expliquer autrement l'expé-
rience de Michelson si l'on voulait rester fidèle aux lois
ordinaires de la Mécanique. S'il en est ainsi, c'est-à dire
si la matière se contracte sans l'influence de la vitesse de
son mouvement, et si cette contraction est réellement com-
pensatrice de l'excèdent du trajet parcouru par le rayon
lumineux, on conçoit que l'expérience de Michelson n'ait
accusé aucune différence entre les deux trajets.
Cependant l'hypothèse Fitzgerald-Lorentz paraissait de
moins en moins admissible, bien que ses partisans aient
invoqué le phénomène naturel de la contraction de la
matière par le froid. Le simple bon sens se refusait à
nie
admettre que le raccourcissement de la matière dans le
sens de la vitesse fut indépendant de la nature de cette
matière, le même par conséquent pour un objet fait en
baudruche ou en acier. Pourquoi aussi parler de vitesses
par rapport à l'éther, comme le faisait Lorentz, puis-
qu'aucune expérience ne permet de déceler de pareilles
vitesses et que l'expérience est le fondement de la science ?
Les choses en étaient là lorsque Einstein exposa sa
théorie de la relativité de l’Espace et du Temps, sous deux
formes, l'une en langage ordinaire et l’autre en se servant
exclusivement des mathématiques. Sans nier l'existence
de l'éther, Einstein commence par l'ignorer. Il se base sur
le fait de l'expérience de Michelson à savoir que la vitesse
de la lumière est toujours la même pour celui qui la mesure
quelles que soient les circonstances dans lesquelles cette
mesure est faite. Cette vitesse est considérée comme une
limite supérieure qui ne saurait être dépassée par les
agents de la nature. — Cette limite a d'ailleurs un précè-
dent dans la température de 273° au dessous de zéro, con-
sidérée comme infranchissable par les basses températu-
res. A vant d'aborder les démonstrations de la relativité du
Temps et de l'Espace, faisons la remarque suivante : un
observateur À, immobile sur la voie d'un chemin de fer,
voit passer devant lui un train animé d'une certaine
vitesse. Soit B un observateur de ce train. Les choses se
passent pour B comme s'il était immobile pendant que À
serait animé d'une vitesse égale à la précèdente, mais
agissant en sens contraire. C'est exactement l'impression
que nous éprouvons lorsque nous sommes dans un train
marchant à une certaine vitesse devant une série de poteaux
télégraphiques ; nous avons l'illusion d'être immobiles
pendant que la ligne des poteaux fuit en sens contraire
avec la même vitesse :
Cela posé le principe de la relativité de l'Espace peut
s'énoncer ainsi:
= AG =
Pour un observa'eur supposé immobile et que nous ap; el-
lerons le regardant, la vitesse des obj.ts passant devant lui
et nne cause de contraction de ces objets dans le sens de
ler mouvement.
Voici comment la démonstration de ce principe peut être
présentée, en la réduisant à ses éléments essentieis.
Je suis sur le bord de la ligne, supposée droite, d'un che-
min de fer. Sur la voie et à l'arrêt se trouve un Wagon d'une
certaine longueur, à chaque extrémité duquel je plante un
piquet peint en bleu, par exemple, à l'avant du train, en
rouge à l'arrière. Désignons ces piquets par B et R. l’our
abréger nous désignerons par Av et Ar l'avant et l'Arrière
du wagon. Je me place ensuite en O face au milieu du
Ar. Av.
+ ds
© TR O Se nn dat des @
R B
wagon, à égale distance, par conséquent, de B et de R,
ainsi que de Av et de Ar. De plus, grâce à un jeu de mi-
roirs, je puis voir en même temps B et KR ainsi que
Avet Ar.
À l'état de repos le ravon bleu coïncide avec le ravon de
Av et le rayon rouge avec celui de Ar. Il s'ensuit que
l'image de la distance des deux piquets coïncide, sur ma
rétine, avec l'image de la longueur du wagon et je puis
conclure de l'égalité de l'une avec l'autre.
Sans quitter mon poste d'observation, j imagine que le
wagon soit refoulé sur ma gauche, puis lancé à toute vi-
tesse sur ma droite. La question est de savoir si les deux
images précèdentes vont encore se superposer sur ma ré-
tine, c'est-à-dire si la longueur du wagon continuera d être
représentée par la distance des deux piquets. Les adeptes
de la mécanique classique répondent affirmativement mais
Einstein soutient que le wagon va m'apparaitre diminué
_ p —
dans le sens de sa vitesse. Considérons en effet le moment
ou le rayon bleu coïncide avec le rayon Av, cest à dire le
moment où les deux images de B et de Av se confondent
sur ma rétine. Notons qu étant à égale distance de B et de
R, l'image de R doit, au même moment se confondre sur
ma rétine avec celles de B et de Av, de telle sorte que, tou-
jours à ce même moment, je perçois la distance des deux
piquets. Mais d'autre part Av s'éloigne de mon œil tandis
que Ar s'en rapproche et cela, même pendant le temps
Ar. Av.
@ EE O PR D D PT LES ®
R B
infinitésimal du moment considéré où les rayons B et Av
coïncident sur ma rétine. Par suite le rayon Ar aura
moins de chemin à parcourir que le rayon Av pour m'ar-
river. Autrement dit quand les images de Av et de Ar se
confondront sur ma rétine pour me donner l'impression de
la longueur du wagon, il aura fallu que le rayon Ar, ayant
moins de chemin à parcourir soit parti après le rayon Av,
c'est à-dire après le rayon B qui coïncide avec le rayon Av.
Mais puisque je suis à égale distance de B et de R, les
deux rayons B et R coïncident sur ma rétine. Donc enfin,
le rayon Ar parti après le rayon B, frappera mon œil
après le rayon R, c'est-à-dire que la longueur du wagon
m'apparaîtra moindre que l'écartement des deux piquets.
C'est ce qu'il fallait démontrer. La même démonstration
s'applique au cas où c'est l'observateur qui se déplace
devant le wagon supposé immobile. Ce nouvel état de
choses est réalisé si on imprime à l'ensemble qui précède,
de l'observateur immobile et du wagon en mouvement,
une vitesse égale à celle du wagon mais de direction con-
traire. Le wagon devient immobile pendant que l'observa-
teur se meut de droite à gauche. L'observateur dans le
AS Ce
wagon verra les piquets plus rapprochés et leur écarte-
ment sera moindre que la longueur du wagon. La contrac-
tion Fitzgerald-Lorentz est maintenant plus intelligible.
Au lieu d'être la cause du résultat négatif de l'expérience
de Michelson, elle en devient la conséquence. Elle n'est
pas due aux mouvements des objets par rapport à l'éther,
mais résulte des mouvements des objets par rapport aux
observateurs et réciproquement, c'est-à-dire qu'elle est une
conséquence des mouvements relatifs au sens linité de la
mécanique classique.
Il résulte de ce qui précède qu'un observateur du wagon
en mouvement comme au repos trouverait que la distance
des deux piquets s'est raccourcie lorsqu'il les cioise, ou
que la longueur de son wagon lui parait supérieure à cette
distance, alors que moi, immobile entre les deux piquets,
je constate le contraire. Et pourtant je n'ai aucun moyen
de convaincre le voyageur. Si je lui dis que le rayon lumi-
neux venu du piquet rouge court derrière le wagon, à une
vitesse, par conséquent, inférieure à 300.000 kilomètres, il
me répondra : « jai mesuré la vitesse avec laquelle ce
« rayon m arrive et je l'ai trouvée égale à 300.000 kilomè-
tres ». En réalité chacun de nous a raison.
Abordons maintenant la démonstration de la relativité
du temps qui s'écoule entre deux évènements. L'énoncé
peut s'en formuler ainsi : pour le regardant supposé immo-
bule, la vitesse des choses passant devant lui est une dilata-
lion du temps écoulé entre ces choses.
Einstein en a donné la démonstration suivante dans la
fameuse réunion du Collège de France, en présence des
savants français les plus éminents. |
Considérons deux miroirs parallèles et deux de leurs
points G et C'tels que CC soit perpendiculaire aux miroirs.
Un rayon lumineux part de C, va en C’ où il se réfléchit
pour revenir en C. La distance des deux miroirs étant
connue et sachant que la lumière parcourt 300.000 kilomè-
_ 4j —
tres par seconde, on peut connaître exactement le temps
que mettra le rayon lumineux pour effectuer son double
parcours, c'est-à-dire le temps qui s'écoule entre ces deux
événements qui sont le départ et le retour de la lumière.
Supposons maintenant les deux miroirs emportés à
toute vitesse devant moi, dans le sens de la flèche, par une
C C:1
—_—
translation parallèle à leur direction. Pendant le temps que
le rayon lumineux a effectué son trajet d'aller, le point C'
s'est déplacé en C”’ de sorte que pour moi, qui ai conservé
sur ma rétine l'impression du départ C, le trajet de l'aller
m'apparaît suivant GC”. En second lieu, pendant le retour,
le point C s'est déplacé en C1, et comme j'ai conservé l im-
pression du 2° départ en C”, le retour m'apparaît suivant
C'’ C1. En résumé, du fait du mouvement des deux miroirs
le chemin aller et retour est devenu G C” C1 au lieu de
C G° CG lorsque les miroirs sont au repos. Ce chemin s'est
donc allongé et la lumière, dont la vitesse est constante, a
du mettre plus de temps pour le parcourir. C'est ce qu'il
fallait démontrer. |
Pour terminer cet aperçu tout à fait élémentaire, citons
quelques conséquences de la théorie d'Einstein, siétranges
qu'elles puissent paraître.
1° Soit un véhicule passant devant moi, d'un mouvement
très rapide. Tous les gestes faits sur ce véhicule m'apps-
raîtront ralentis et par conséquent durer plus longtemps
que si le véhicule était au repos. La réciproque est vraie.
Mes gestes apparaîtront durer plus longtemps pour tout
spectateur emporté par le véhicule. En effet rien ne sera
changé si on imprime au véhicule et à moi-même un mou-
vement de translation de même vitesse que celle du
véhicule mais en sens contraire. Du coup le véhicule
devient immobile par rapport à moi qui suis emporté dans
le nouveau mouvement. Donc, d'après la démonstration
précèdente, mes gestes vont paraître ralentis au spectateur.
20 Deux personnes que nous appellerons Pierre et Paul
fument, côte à côte, chacun un cigare qui dure exactement
cinq minutes. Supposons qu'ayant ensuite allumé deux
autres cigares identiques aux précèdents, Paul monte aus-
sitôt dans un avion ayant la vitesse fantastique de 240.000
kilomètres à la seconde, vitesse égale aux 4/5 de la vitesse
de la lumière. Pierre, ayant jeté son cigare cinq minutes
après l'avoir allumé, verra Paul jeter le sien au bout de
dix minutes, bien que Paul affirme, d'après les indications
de son chronomètre, que son cigare a duré cinq minutes.
Pour comprendre cette affirmation de Paul il suffit de se
rappeler les conclusions tirées précédemment d'une hypo-
thèse qui rendrait les phénomènes de l'Univers mille fois
plus lents.
= Rappelons que ces apparences extraordinaires ne nous
deviennent sensibles qu'avec des vitesses extraordinaire-
ment supérieures à celles fournies actuellement par la mé-
canique. Rar exemple un avion qui ferait 360 kilomètres à
_..—
l'heure, n'aurait en somme qu'une vitesse de 1/10 de kilo-
mètre à la seconde, pour laquelle les altérations de l'espace
et du temps sont tout à fait imperceptibles.
Bref, se mouvoir très vite c'est durer davantage pour les
autres, mails non pour soi. C'est aussi voir durer les
autres davantage, d'où cetle conséquence que l'immobilité
c'est la mort.
Ce que nous venons de dire de la théorie d'Einstein
n'est en quelque sorte qu'un modeste lever de rideau. C'est
en généralisant la relativité du Temps et de l'Espace,
qu Einstein est arrivé à une nouvelle conception de la gra-
vitation universelle. Mais nous devons ajouter que M.
Painlevé a montré avec éclat, devant l'Académie des
sciences, qn'on peut trouver d'autres lois de la gravitation
que celles indiquées par Einstein, avec cette grave circons-
tance que toutes correspondent aux conditions einstein-
niennes. Faut-il conclure que la théorie d’Einstein impli-
que une indétermination déconcertante des lois de la
gravitation universelle, lesquelles lois, semble-t:il ne peu-
vent être qu'uniques ?
L'avenir nous le dira peut-être à travers les travaux des
astronomes, sollicités par les profondes perspectives ouver-
tes par Einstein.
SES
NME
QUELQUES
SOUVENIRS SUR LES CHINOIS
M. le Docteur VAILLANT
: Membre résidant
—
Ps conclusions de ma dernière lecture en votre
Compagnie vous laissaient espérer qu'un entretien
prochain vous donnerait d'autres détails sur mon voyage
en Asie centrale. Votre indulgence saura excuser un retard
de plus de deux ans ; ce sont, vous le savez, des questions
plus pressantes, des intérêts plus immédiats qui ont absor-
bé mon activité et qui m'empéchèrent de FÉpORUEE plus tôt
à votre aimable sollicitude.
Précédemment j'avais essayé de vous donner une idée
générale de notre itinéraire et des buts qui nous avaient
été proposés. La logique voudrait que suivant notre route
à travers l'Asie je vous parle sujourd'hui du Turkestan
Chinois puis de la Chine. Si vous me le permettez je com-
mencerai par la fin, je laisserai de côté cet ordre logique,
l'actualité d'événements récents pourra justifier à vos yeux
ce manque de méthode,
EE 0
T1 y a quelques mois, on ne pouvait ouvrir un journal
sans y trouver des nouvelles concernant les luttes que des
généraux chinois soutenaient les uns contre les autres
dans l'intention de conquérir le pouvoir. Aujourd'hui, des
troubles alarmants sont fomentés à Canton, à Schanghai, à
Péking et les théories soviétiques paraissent les inspirer et
les diriger.
Je m'empresse de vous dire qu'il ne faut pas compter sur
moi pour vous éclairer sur ces luttes compliquées et ces
émeutes, ni pour vous faire pénétrer dans le mystérieux
écheveau de la politique qui les dirige. Je me garderai bien
d'aborder ces différents points où mon ignorance est
profonde. Mais en évoquant devant vous quelques sou- .
venirs recueillis en Asie en compagnie de Pelliot ou en
Indo-Chine pendant les différents séjours que j'y ai fait
comme médecin des Troupes Coloniales, je parviendrai
peut-être à vous donner une idée de la civilisation chinoise
qui peut rendre moins sombre l'avenir que semble prépa-
rer les événements actuels.
En entraînant vos pensées à ma suite je répondrai aussi
à un autre besoin. La guerre par les profonds bouleverse-
ments qu'elle a apportés sur tous les continents n'a-t-elle
pas réalisé cette rencontre qui aurait paru il y a peu d'an-
nées bien improbable, de nombreux Chinois avec les Arté-
siens ? Si je m'en rapporte seulement aux propos qui
furent tenus devant moi, nos compatriotes n'ont conservé
qu'une très médiocre estime pour les représentants du Cé-
leste Empire. Je n'oserai contester d'une façon absolue une
opinion aussi rigoureuse. Ce serait inutile et sans doute
audacieux, ne pourriez-vous pas me reprocher de faire
ainsi en votre Compagnie respectée l'apologie des apaches
ou des bandits masqués ? Mais la Chine est un pays im-
mense, très peuplé dans certaines de ses provinces et
comme partout il s’y trouve un mélange de braves gens et
d'hommes peu recommandsables. Si beaucoup des nôtres
ni
ont eu à se plaindre des Chinois qui avaient été recrutés
afin de venir contribuer à l'œuvre de la reconstitution des
régions dévastées, disons-nous bien que si parmi ces tra-
vailleurs il s'est trouvé des brebis galeuses, c'est grâce à la
prudence des mandarins qui administrent les provinces
chinoises. Ils eurent la faiblesse, excusable sans doute,
d'éloigner de leurs préfectures ou sous-préfectures certaines
têtes brulées cause de tant de ces histoires que sous toutes
les latitudes les administrations redoutent particulière-
ment.Cette réserve faite et qui empéchera tout malentendu
je vais tâcher de vous dire en me basant sur quelques faits
vécus ce que l'on peut penser sans exagération de ce
grand peuple. -
Un jour, au début de notre route, mon regretté et bon
compagnon Charles Nouette avait demandé à notre inter-
prète le dénommé Ting qui essayait de nous enseigner
quelques rudiments de Chinois, de traduire cette phrase :
« Le fils aime son père ». Après un moment de surprise il
nous répondit catégoriquement. « Çà ne se dit pas !». En
effet çà ne se dit pas et çà ne peut pas se dire : l'affection et
le respect qu'un enfant doit en Chine à son père sont des
sentiments qui ne peuvent pas ne pas exister, il serait
inconcevable qu'il n'en soit pas ainsi et aucune expression
convenable ne peut traduire la phrase que nous désirions
exprimer en Chinois.
Ce respect filial est la base de la société chinoise. Le
père est dans la famille un maître absolu et aucune oppo-
sition ne peut s'élever en face de son autorité. Les
enfants sont dès le plus jeune âge élevés dans ce senti-
ment et l'empreinte ainsi donnée à tous est si forte que
l'on peut dire sans risquer de se tromper que le respect
filial est l'essence même de la religion des Chinois.
Ge culte des ancêtres, qui pour nos missionnaires est le
sentiment ie plus délicat à vaincre chez leurs néophytes,
est la vraie religion de la Chine. Et ce sentiment ne se
ke —
limitait pas au père, et aux ancêtres directs puisque l'Em-
pereur était considéré comme le père du peuple chinois ; le
titre donné le plus souvent à son représentant le plus
proche du peuple c'est-à-dire au sous-préfet veut dire
« mandarin père et mère )».
A ce respect filial se rattache une coutume de l'ancien
gouvernement impérial qui vous a paru peut être surpre-
nante si vous en avez eu connaissance : c'est d'ennoblir
non pas telle ou telle personne méritante mais ses ancêtres.
Cette coutume s'explique très logiquement. Elle permet
d'abord à celui qui a été ainsi honoré de continuer sans
déchoir à s’incliner devant l'autel des ancêtres qui se
dresse dans chaque foyer et c'est aussi faire honneur au
fils qui possède toujours le titre de noblesse immédiate-
ment inférieur à celui de son père. Et voyez quelle consé-
quence sociale entraine cette coutume. Dans une famille
ennoblie par l'Empereur pour les services rendus,le chef de
famille qui a mérité cette distinction ne transmet à son fils
que le titre inférieur suivant. Que celui-ci ne se distingue
pas à son tour son fils n'aura à sa mort qu'un titre d'un
degré inférieur à celui de son père et de deux degrés en
dessous de celui de son grand père. Ainsi au bout de sept
générations, puisqu'il y a sept degrés de noblesse en
Chine, si les descendants de cet ancêtre, même fut-il des
plus renommés, n'ont rendu aucun service, ils n'auront
aucun titre les signalant à la reconnaissance publique.
Mais ce n'est pas tout car ce culte et ce respect qui sont
dus à ceux qui vous ont engendré, à celui qui gouverne le
pays et à ceux qui le représentent, ce culte et ce respect
sont également attachés à la personne de ceux qui vous
instruisent. Le maître d'école est en Chine un personnage
respecté. La traduction littérale du titre qui le désigne veut
dire « celui qui est né avant ». Il est, au point de vue spiri-
tuel, le père de l'intelligence de son élève. Quels que soient
les mérites de ce dernier il les repportera toujours au
17 =
maître qui l'a instruit. C'est ainsi qu'un kirghize, Timour.
un des fils de la reine de l’Alaï, celui dont je vous citais
dans ma dernière lecture une phrase si curieuse sur Platon,
m adressa le compliment suivant à la suite d'une opération
banale mais douloureuse que je venais de lui faire ; je lui
avais enlevé une grosse molaire. Il me dit avec l’'emphsse
coutumière de ces races : « Tu es le premier médecin du
monde » puis presque aussitôt il ajouta : « Non tu n'es pas
le premier, le premier médecin du monde c'est ton maître ».
Et ce prince kirghize, bien que musulman et sujet russe,
manifestait par cette réflexion l'influence que la civilisation
chinoise conserve sur les populations turco-mongoles.
L'homme d'étude est d'ailleurs entouré de vénération en
Chine et si la force y est admirée c'est toujours avec une
pointe de mépris. Le proverbe chinois qui dit que « de
même que l'on ne prend pas de bon fer pour faire des clous
de même on ne prend pas d'honnètes gens pour faire des
soldats » exprime bien ce sentiment des Chinois. Dans
la hiérarchie des mandarins, les mandarins militaires
viennent après tous les mandarins civils. Or pour être
mandarin, il faut avoir passé le concours des lettrés et tout
le monde en Chine peut prétendre se présenter à ce con-
cours. On a même vu des banquiers subventionner un can-
didat particulièrement doué pour lui permettre d'avoir les
moyens de faire ses études en vue de ce concours. S'il était
reçu, les places de mandarin étant lucratives, le banquier se
trouvait par la suite remboursé des sommes qu'il avait
avancées. Assurément le concours n'a jamais prouvé que
c'était grâce à lui que tous les meilleurs sont distingués ;
en Chine comme ailleurs il est des accomodements avec
les classements théoriquement les plus rigoureux. Mais
cependant le concours, s'il ne révèle et ne peut révèler les
hommes de génie, a un avantage : il crée une élite et cette
élite per entrainement mutuel se consacre à des études
désintéressées. Dans nos pays ce sont surtout les Sciences
— 58
qui forment le programme des concours. En Chine, ce
programme était purement littéraire, depuis quelques
années seulement certaines notions de nos sciences ont été
comprises dans ce programme. Cette instruction exclusive-
ment littéraire vous explique bien des particularités de la
civilisation chinoise. Chez nous ce n'est rien d'apprendre
à lire et à écrire. En Chine ce n'est pas en quelques mois
que l'on peut avoir la prétention de lire ou d'écrire de sim-
ples textes courants, il faut des années d'études pour se
reconnaître dans le dédale des caractères et si l'on veut
pénétrer les mystères des poètes classiques, cette étude
réclamera presque une existence entière. Avant de pouvoir
raisonner sur ces textes et les interpréter il aura fallu à
l'étudiant chinois un travail préparatoire d'une patience
qui rebuterait vite notre esprit gréco:-latin. Cette formation
influera sur la manière de penser des intelligences même
originales ; habituer à travailler avec patience pour extraire
d'un texte toute sa signification, le texte prendra toute
l'importance, les faits passeront au second plan ou seront
oubliés. Une discréte citation, une interprétation bizarre
d'un phénomène entraineront parfois aux déductions les
plus inattendues pour notre intelligence européenne for-
mée malgré nous par l'empreinte de la Mathématique. Je
vous citerai le fait suivant pour vous montrer jusqu'où
peuvent aller ces raisonnements.
Nous avons traversé l'oasis de Tourfan, elle est située
en plein centre de l’Asie au pied du versant sud des Monts
Célestes et présente cette particularité de se trouver dans
une dépression qui est au niveau de la mer, le fond du
lac de Tourfan est même à — 40 mètres d'altitude. Cette
particularité a été mise en évidence par différents explo-
rateurs européens, mais ce n'est pas elle qui rend l'oasis
de Tourfan curieuse aux yeux des Chinois,.c est tout autre
chose. C'est la seule oasis de l’Asie centrale où se ren-
contre un système d'irrigation qui ne se trouve qu'en
F0 —
Perse. Ce système est le suivant : on a creusé au pied de
la montagne un puits jusqu'à la première nappe d'eau sou-
terraine, une fois cette nappe atteinte, une galerie hori-
zontale a été creusée dans la direction du point où l'on
veut conduire l'eau de cette nappe. Des erreurs de direc-
tion pouvant se produire au cours du percement de ce
canal souterrain, un puits est creusé tous les quarante ou
cinquante mètres de telle façon qu'il vienne rejoindre le
canal et de ce nouveau puits on pousse plus loin la galerie.
Pendant dix, quinze kilomètres, ces puits successifs ja-
lonnent la direction de cette conduite d'eau. À mesure que
l'on approche de l'oasis cette galerie devient de moins en
moins profonde et finalement elle est remplacée par une
simple tranchée d'où l'eau s'écoule à la surface du sol
dans le système des canaux qui arrosent l'oasis. Cette mé-
thode d'irrigation est ingénieuse pour un pays où l’eau
est rare et où le climat, des plus secs, entrainerait une
évaporation intense de l'eau si elle circulait longtemps
à ciel ouvert. Mais pour certains Chinois ces questions
de travaux d'art, d'évaporation sont lettres mortes,
ils les ignorent, et si ces canaux sont si curieux c'est
parce que, disent ils : « Tourfan est le seul pays connu où
l'eau remonte ! ».
La première foïs qu'un Mandarin nous parla de cette
question sous cette forme, Pelliot n’y préta aucune atten-
tion. Mais cette phrase nous étant répétée par tous ceux
qui apprenaient que nous étions passés à Tourfan nous
avons fini par demander qu'est-ce que cela voulait bien
dire. Eh bien son explication est d'une simplicité enfantine:
près de la montagne les puits qui dominent les galeries
sont profonds et au fur et à mesure que l’on approche de
l'oasis ils le sont de moins en moins et finalement l’eau
coule à la surface. S'il en est ainsi, c'est que l'eau qui était
au sein de la terre est remontée ! car en Chine la terre est
plate.
— 60 —
Voici un second exemple de ce mode de raisonnement.
Pendant notre séjour à Ouroumtchi le Fan-Taï, c'est-à-dire
le trésorier général de la province du Turkertan Chinois,
me demanda au cours d'une visite que je lui faisais des ren-
seignements sur la vaccine. Ce haut fonctionnaire avait
un esprit très ouvert aux connaissances européennes, on
peut même dire qu'il était encyclopédique ; il avait écrit
pour les Chinois un ouvrage sur la philosophie de Leibnitz,
une histoire de Pierre-le-Grand sans oublier celle de
Napoléon Ier qui est certainement en Chine de tous nos
personnages historiques le plus connu et le plus admiré,
ajoutons encore un traité d'arithmétique selon les méthodes
européennes. Les titres de ces publications suffisent pour
vous montrer que cet espritavait été curieux d'acquérir nos
connaissances et notre histoire, ils vous montrent aussi son
éclectisme. Eh bien, sur cette question de la vaccine une
seule chose le troublait. Il savait, ce que peut-être nous ne
savons pas tous, qu il existe une vaccine de la génisse et une
vaccine du cheval que cette maladie qu'elle vienne de la
génisse ou du cheval, se transmet facilement par inoculation
à l'homme et qu'elle l’immunise contre la variole. Toutes ces
connaissances précises il les possédait à l'égal de chacun
d'entrenousetcependant malgréles preuves qui l'obligeaient
à croire au pouvoir de la vaccine contre la variole une chose
troublait sa mentalité de Chinois : comment se faisait-il et
comment nous Européens pouvions-nous expliquer que la
même maladie puisse s'attaquer à la génisse et au cheval
alors que, comme chacun sait, la génisse appartient à
l'élément terre, et le cheval à l'élément air! Comment des
animaux appartenant à des éléments différents peuvent-ils
avoir la même maladie ? Comment nous Européens pou-
vions nous admettre une chose pareille ? Hélas ! l'Euro-
péen que je suis ne pouvait rien lui expliquer nous étions
à ce point de nos connaissances communes où nous Euro-
péens, nous disons que nous ne comprenons Où n6 savons
= 61 =
pas mais où le Chinois avec ce qui lui a été toujours ensei-
gné ne peut admettre qu'un animal comme la génisse qui
est classé, on ne sait pourquoi, si ce n’est parce qu'il sert à
labourer les champs, dans l’élément terre, a une constitu-
tion de ses humeurs toute différente de celle du cheval qui
courant parfois très vite, appartient à l'élément air. Mon
incompréhension de cette classification ne me permettait
pas de satisfaire la curiosité du Fan-Taï qui n’était cepen-
dant pas le premier venu. Sur cette question toute spécu-
lative de la vaccine nos deux manières ancestrales de
penser se heurtaient ; nous ne pouvions trouver les pensées
communes qui, comme Île dit Pascal, permettent d'agréer
et de convoincre. Et ces heurts se produisent sur bien
d'autres questions, parfois plus importantes, et comme je
vous l'ai déjà dit une autre fois, aucun point commun
n existe entre notre civilisation et celle de la Chine ; elles se
sont développées parallèlement sans jamais se confondre,
sans mêéine avoir une origine commune et ayant chacune
cependant une force équivalente.
Le force de cette civilisation n'est pas à démontrer ;
dans toute l'Asie elle est regardée comme la première et
elle est parvenue à un point auquel la nôtre arrive diffici-
lement, je veux parler de sa force d'absorption. Il est chez
nous une race qui se trouve dans tous les pays d'Europe
et qui conserve cependant sa manière et d'agir et de penser,
distinguant ses individus des habitants autochtones de ces
pays : je veux parler de la race juive. En Chine il y a eu
des Juifs et c'est par hasard que l’on a découvert de leurs
descendants dans la région de Kaï-Fong-Fou. Un jour,
vers 1850, vint à Péking un habitant de cette région il
s'était arrêté à la Mission des Lazaristes et là, feuilletant
une Bible il dit :« chez mes parents il y a un vieuxlivre qui
dit les mêmes paroles ». On alla voir ce vieux livre et l'on
découvrit une Bible échouée là depuis des siècles mais dont
les possesseurs actuels ne connaissaient plus le caractère de
09 =
livre sacré. On trouva aussi des familles dont le type était
juif mais c'est tout ce qui restait comme trace des ancêtres
venus d'Israël car toutes ces familles pensaient et agis-
saient en Chinois. Ceux qui résident en Chine connais-
sent cette force d'absorption de la mentalité chinoise et
plus d'un de ceux qui y vivent isolés, y succombent.
Ces souvenirs que je viens de rappeler devant vous ne
vous montrent-ils pas qu'il y a en Chine une civilisation
qui mérite toute notre attention, nous ne devons pas trop
vous laisser aller à la traiter avec légèreté, la résumant
dans le mot de « chinoiserie ». Ces hommes-là pensent
et réfièchissent d'une façon qui n'est pas la nôtre c'est cer-
tain mais celà doit-il nous empêcher d'essayer de les com-
prendre ? Disons-nous bien qué ce qui le plus souvent met
tant de différence entre nous et d'autres peuples c’est le
degré avancé de notre civilisation matérielle; en faisant
abstraction de toutes les facilités d'existence qu'elle nous
procure nous pouvons parfois sur bien des points nous
rendre compte que nous ne sommes pas très éloignés ?
Quand nous voyons l'effort que fait actuellement l'élite
chinoise pour s assimiler nos connaissances scientifiques,
pour acquérir les moyens qui permettent de réaliser dans
la pratique les découvertes de nos sciences, nous devons
être indulgents dans nos appréciations et confiants dans
l'avenir de ce grand peuple.
Les Chinois savent d’ailleurs apprécier les Européens
chacun selon son caractère national particulier. Je ne vous
citerai qu un fait à ce propos.
Lorsqu'en 1900, après le siège des Légations, le Corps
d'Armée international infligea à un certain nombre de villes
chinoises les impitoyables leçons qu'apporte avec elle une
armée défendant le droit des gens méconnu, des artistes
populaires éditèrent à Péking de petites statuettes vulgaires
représentant chacun des types des soldats de l’armée d'occu-
— 63 —
pation. Ceux-ci n'étaient naturellement pas fattés et leurs
gestes plus ou moins brutaux indiquaient suffisamment,
tout en faisant la part de l’exagération de ces représenta-
tions, combien avait été parfois cruelle la répréssion. Une
seule de ces statuettes se distinguait des autres. On y voyait
un soldat qui montait la garde, le fusil la crosse par terre et
le canon appuyé sur l’un de ses bras tandis que sur l’autre
était un enfant chinois jouant avec le képi de cette senti-
nelle fantaisiste. Dans cette naïve interprétation populaire
vous reconnaissez Barnavaux, ce soldat de métier quia
roulé à travers nos colonies qui, de l'Indo-Chine s'enva au
Tchad en passant par Madagascar, qui aime à courir la
brousse et à faire le coup de feu mais qui une fois que la
colonne a atteint son but, oublie les durs moments qu’il
vient de passer et se mélant à la vie du village nègre ou
chinois il en dorlotte les enfants comme si c'était ceux de
son pays natal.
Et pour terminer cet entretien permettez-moi une com-
paraison. La Chine est én révolution depuis 1911, un
régimerépublicain. peut-être trop inspiré par la civilisation
européenne, a été établi ; l'Empereur existe toujours, mais
il n'a plus aucune part dans le gouvernement. Ce nouveau
régime 8 eu depuis dix ans bien des avatars dus à sa.
grande faiblesse et à son manque de direction, le moinsque
l’on puisse dire c'est que l'anarchie est établie en Chine.
Comment cette anarchie n'’a-t-elle pas ruiné complètement
ce pays ? On peut répondre à cette question en remarquant
que la charpente de le société basée sur la famille n’a pas
été ébranlée et qu'une élite d'hommes qui pensent et étu-
dient, existe dans ce pays. Ce sont ces éléments d'ordre qui
ont manqué à nos anciens alliés les Russes, vous savez à
quel abaissement ce malheureux peuple a été entrainé du
jour où l'autorité du tzar a été contestée. Jamais en Chine
pareille déliquescence de l’ordre social n'a été encore cons-
tatée.
_ à —
Certes la plèbe chinoise est facilement excitée contre les
étrangers, de mauvais bergers peuvent l'entrainer aux
pires excès mais sous sa passivité momentanée le peuple
chinois subsiste et il peut avoir vite raison deces fauteurs de
désordre dès qu'il sentira un gouvernement fort et national
prêt à le diriger. Les éléments pour constituer ce gouver-
nement existent, ils sont épars dans toute cette nation,
souhaitons qu'ils sachent se réunir pour mettre fin à
l'anarchie qui trouble ce grand pays.
RARICUANMNNRMMNRNN UNS
INFLUENCE EXCEPTIONNELLE
de certains Livres
AU POINT DE VUE SOCIAL
PAR
M. le Chanoine VERGNEAU
Membre résidant
0:
\ } es œuvres littéraires, imprimées et manuscrites, sont
4 en tel nombre que personne n'a eu et n'aura l'idée
d'en faire un calcul même approximatif. Si dans cette pro-
digieuse quantité d'écrits qui encombrent nos bibliothèques,
la plupart sont condamnés à un oubli mérité ou regardés
avec indifférence, quelques-uns doivent être notés à part,
comme ayant eu une influence exceptionnelle, soit au point
de vue moral, soit au point de vue littéraire, soit même au
point de vue social. |
C'est à ce dernier point de vue exclusivement que je dé-
sire rappeler certains ouvrages et montrer l'action qu'ils
ont exercée sur les mœurs publiques à leur époque et les
grands événements qu'enregistre l'histoire.
Ï. — Au risque de vous étonner, je citerai en premier
lieu une simple traduction : celle des ,Vies de Plutarque
_ —
par Amyot en 1559. Ce n'est pas une œuvre originale,
sans doute: et pourtant, au jugement de Lanson qui
est plutôt sévère dans ses appréciations, elle fut une des
grandes œuvres du siècle. « Surtout, dit Montaigne,
parlant d'Amyot, je lui sais bon gré d'avoir su trier et
choisir un livre si digne et si à propos pour en faire
présent à son pays. Nous autres ignorants étions perdus,
si ce livre ne nous eût relevés du bourbier ; sa merci,
nous osons à cette heure et parler et écrire : les dames
en régentent les. maîtres d'école ; c'est notre bréviaire. »
Les dames ? oui les dames, et Brantôme nous assure
que « les princesses de la maison de France, entourées
de leurs gouvernantes et filles d'honneur, s’édifiaient
grandement aux beaux dicts des Grecs et des Romains
commémorés par le docte Plutarchus ».
On oublia les légendes, les récits romanesques et les
héros merveilleux du Moyen-Age, comme les Lancelots,
les Amadis et les Tristans pour ne plus songer qu'aux
grands hommes de l'antiquité grecque et romaine, les
Périclès et les César.
De fait, grâce au talent de l'auteur, Plutarque, ces grands
hommes sont si vivants qu'on croit les voir agir, les en-
tendre parler, et grâce au traducteur, Amyot, à la naïveté
de son esprit,au charme de son langage, ils sont si intéres-
sants qu'on les aime presque autant qu'on les admire.
Les philosophes, les historiens, et, je crois, les prédica-
teurs surtout puisèrent à pleines mains dans un ouvrage,
vrai répertoire de la société antique avec ses institutions,
ses mœurs, sa vie domestique et les hauts faits de ses
grands hommes.
Encore enfant, Henri IV lisait Plutarque ; jeune homme
il le savait par cœur.Turenne l'emportait avec lui dans ses
voyages ; Montesquieu, Rousseau s'attardaient dans cette
galerie des héros et des hommes d'Etat d'un autre âge, et
Napoléon, partant pour l'Egypte, fit placer la Vie des
L eg
— 8 —
Hommes illustres à côté des ouvrages scientifiques qui le
suivirent dans soa expédition.
Amyot mourut en 1593.
Dans cette même année agonisait la fameuse ligue for-
mée en France contre le Protestantisme et contre le Prince
-de Navarre, le futur Henri IV; or, ce qui lui donna le coup
de grâce et contribua pour une bonne part à ramener la
paix dans le royaume, ce fut un Pamphlet connu sous le
nom de Satire Ménippée.
À l'origine, la ligue dont nous parlons fut créée dans un
but très noble, quoique, en partie du moins, irréalisable :
celui d'assurer l'unité de croyances et de gouvernement
dans notre pays. Malheureusement, aux intentions pre-
mières qui étaient très pures se joignirent des préoccupa-
tions qui l’étaient moins, ou ne l'étaient pas du tout, inspi-
rées qu'elles étaient par un égoïsme étroit ou des ambitions
démesurées. |
Je ne ferai pas l'histoire des vingt et quelques années
pendant lesquelles la Ligue agit, et ne raconterai pas les
troubles, les drames dont elle fut ou l’occssion ou la cause,
j en arrive de suite aux derniers efforts de sa longue, trop
longue activité.
En 1592, les Ligueurs sont profondément divisés : il y a
les Guizards qui tiennent pour le jeune duc de Guise, fils du
Balafré ; il ya les Espagnols qui soutiennent Philippe II
dont la prétention ne va à rien moins qu à nous donner sa
fille Marie-Claire pour Reine de France; il y a les Fran-
çais qui obéissent au duc de Mayenne.
Chacun sentait la nécessité de nommer et de reconnaître
un chef unique et définitif du parti.
A cet effet, Mayenne convoqua un simulacre d’'Etats-
Généraux avec mission de faire un roi : Henri III étant
mort, Henri IV n'étant encore considéré que comme pré-
tendant au trône.
L'assemblée compta cent trente députés ; les uns et les
= Où —
butres s'opiniâtrèrent dans leurs opinions et leurs visées ;
il leur fut impossible de s'entendre. Leurs rivalités jalouses
les avaient réduits à l'impuissance.
Un pamphlet les acheva ; et du même coup, gagna dans
l'opinion publique la cause de Henri IV.
Les auteurs du pamphlet étaient sept bons bourgeois,
amis de la paix, parce que la paix était la condition du bien-
être, dévoués à la royauté et à leur repos, haïssant la
Ligue parce qu'elle étuit séditieuse et qu'elle ne payait pas
les rentes de l Hôtel-de-Ville, gardant rancune à Mayenne
pour les longs jeunes du siège de Paris, pour « les gardes
et sentinelles où ils avaient perdu la moilié de leur temps,
et acquis des catharres et maladies qui ruinaient leur
santé ». Quand le plus fort du danger fut passé et qu'il ne
fut plus nécessaire de ne crier que tout bas, les malins
compères se réunirent chez l'un d'entre eux, Jacques
Gillot, dans la chambre où devait naître, paraît-il, le sati-
rique Boileau.
Le cercle était composé du normand Louis Leroi, chape-
lain du connétable de Bourbon, du jurisconsulte Pierre
Pithou, de Nicolas Rapin, de Florent Chrestien et enfin
des poètes Passerat et Giles Durand. Tous mirent en
commun leurs opinions et leurs malices.
On commença par mettre en scène « dans la cour du
Louvre deux charlatans, l'un espagnol et l'autre lorrain,
débitant à qui en voulait du Catholicon, espèce de drogue
merveilleuse avec laquelle on peut être à loisir perfide et
déloyal, vendre les intérêts de son pays, assassiner son
ennemi par trahison, et autres gentillesses pareilles, le
tout en süreté de conscience ».
Vient ensuite la séance d'ouverture des Etats-Généraux
de la Ligue convoqués à Paris au 10 février 1593 ; avec
les discours bouflons et sérieux que prononcent les plus
illustres ligueurs. Viennent enfin plusieurs pièces de vers
sur les principaux évènements de la Ligue et enfin quel-
10.
ques chapitres additionnels sur l'explication du Higuiero
de infierno (figuier d'enfer) drogue du même genre que le
catholicon, et sur les nouvelles des régions de la lune.
Un des meilleurs passages du livre est le récit de la
procession burlesque qui devait servir de revue à toutes
les forces de la Ligue. Or, la procession fut telle : le
Recteur Rose, quittant sa capeluche rectorale, prit sa robe
de maître ès-arts avec le camail et le rochet, et un hausse-
col dessus : la barbe et la tête rasées tout de frais.
L'épée au côté, et une pertuisane sur l'épaule, après lui
marchent les curés, les prédicateurs, précédés de moine-
tons et de novices tous aussi bizarrement accoutrés :
« Entre autres y avait six capucins, ayant chacun un mo-
rion en tête, et au-dessus une plume de coq, revëtus de
cottes de mailles, l'épée ceinte au côté par dessus leurs
habits, l’un portant une lance, l'autre une arbalète, le tout
rouillié, par humilité chrétienne ». On distinguait surtout
J'un des plus amusants personnage « un feuilletant boiteux
qui armé tout à cru se faisait faire place avec une épée à
deux mains et une hache d'armes à sa ceinture, son bré-
viaire pendu par derrière, et le faisait bon voir sur un
pied, faisant le moulinet devant les dames ».
Rien de plus mordant que ces discours des ligueurs où
chacun, comme forcé par une maligne et invisible puis-
sance, révèle naivement toute la vérité de son caractère et
de sa position.On les voit tous qui,au lieu de se renfermer
dans l’hypocrite décorum de leur rôle, viennent nousfaire
confidence de leurs folles ambitions, de leur honteuse véna-
lité. Bref, les auteurs atteignirent leur but ; ils furent lus
avec avidité,et firent pencher l'opinion publique en faveur
de Henri IV. L'impression de leur satire commencée à
Tours, ville royaliste, ne fut achevée qu'après la réduction
de Paris en l'obéissance du roi en 1594,
— 70 —
II. — Dans le même seizième siècle, une autre satire
eut, elle aussi, cette fortune de mettre fin à une institution
qui avait perdu sa raison d'être et cela en la ridiculisant
avec esprit. Je veux parler de l’œuvre de l'espagnol Cer-
vantés bien connue sous le nom immortel de Don Quichotte.
Les romans exaltant l'ancienne chevalerie ne parurent
en Espagne qu'assez tard. C'est seulement en 1500 qu'un
portugais, Vasco de Lobeirâ, publia le fameux Amadis des
Gaules.
Mais ce héros eut bientôt une nombreuse postérité.
Il suffit de quelques années pour multiplier ces sortes
d'ouvrages, pour créer des paladins égalant en bravoure
les pairs de Charlemagne, et les compagnons du roi Artus.
L'Espagne alla très loin dans ses créations fantaisistes.
Un roman du XVIe siècle intitulé les Feuilles de la Rose
nous montre Jésus-Christ lui-même sous la figure d'un
chevalier, le Chevalier du Lion ; les douze apôtres sont ses
douze pairs ; Saint-Jean-Baptiste est le Chevalier du désert;
Lucifer, le Chevalier du Serpent.
Entre le Chevalier du Lion et le Chevalier du Serpent
la lutte est engagée. Dans le courant du récit, le baptême
de J.-Ch. devient son admission dans l'ordre de la
chevalerie.
Le succès de ces romans fût grand en Espagne, et il
devait l'être, la lutte des Espagnols contre les Maures ayant
donné à tout ce peuple, depuis des siècles, une attitude
héroïque et chevaleresque,
Cependant, Mexis, le biographe de Charles-Quint, en
déplorait l'extraordinaire diffusion parce que, disait-il, bien
des lecteurs croyaient à la réalité des aventures qu'on y
contait, et Castillo, le secrétaire de Philippell, nous assure
gravement que ce prince quand il épouse Marie d'Angle-
terre voulut qu'on maintint en réserve ses droils à la cou-
ronne du roi Artus. Comment, à cette époque, les romans
de chevalerie auraient-ils trouvé des incrédules? On venait
ER ee
de découvrir le Nouveau-Monde, et ce qu'on racontait des
conquérants dépassait encore les traditions de la cheva-
lerie. Ce fut bientôt comme une épidémie universelle.
Alors, en 1553, une ordonnance royale défendit dans le
Nouveau-Monde la lecture des romans de chevalerie: en.
1555, les Cortès furent saisis d'une pétition qui étendait
la même mesure à l'Espagne. Charles-Quint songeait à pro-
mulguer une loi en ce sens, quand il abdiqua. C'était
favoriser la vogue des romans de chevalerie en leur don-
nant l'attrait du fruit défendu ; ajoutez que Charles-Quint
lui-même, l'auteur de l'ordonnance, s'enfermait dans son
cabinet pour lire Don Belanis.
Pour parer au danger de ces lectures il fallait moins
prescrire des ordonnances qu'agir sur l'esprit public.
Cervantès y parvint par la publication de son livre Don
Quichotte.
Son ouvrage est une imitation des poèmes de chevalerie;
mais il place son héros en plein XVIe siècle.
Dans une société disciplinée qui n'a plus besoin de
chevaliers errants parce qu'elle se protège par des lois, et
qu'elle oppose aux criminels les gendarmes et les tribu-
naux, il lance un chevalier errant qui, les armes à la main,
va chercher partout des torts à redresser, des injustices à
réparer. Il se heurte contre les mœurs, les institutions du
pays, et avec les meilleures intentions, il accumule bévue
sur bévue, faute sur faute. Dans son zèle à secourir les
opprimés, s'il rencontre des prisonniers enchaïinés, il les
délivre, et se trouve avoir mis en liberté des galériens dont
il est la première victime ; s’il entre dans une auberge, il
sort sans payer son écot; s'il rencontre des religieux
escortant un mort, il fond sur eux la lame à la main et les
met en fuite. Il arrête de paisibles voyageurs et veut les
forcer à rebrousser chemin pouraller rendre hommage à
Dulcinée ; il exige qu'on reconnaisse la supériorité de la
beauté de cette dame, sans l'avoir vue, bien entendu, et
- 7 -
prétend l'établir les armes à la main. Il devient, sans s'en
apercevoir le plus querelleur, le plus insupportable des
hommes, et, à l'occasion, un détrousseur de grands
chemins. |
Ce qui fait la force de cette satire, c'est que, dans ses
moments de plus grande folie, don Quichotte reste toujours
fidèle aux traditions des chevaliers errants.
Il ne paye pas dans les auberges ; mais dans quel livre
de chevalerie a-t-on vu le héros payer son écot ? Il veut se
battre à tout propos, sans discernement ni raison ; mais
c'est ainsi que se conduisaient les chevaliers errants. C'est
pour faire comme eux qu'il adresse des défis à tout venant;
pour faire comme eux qu'il aime Dulcinée et qu'il commet
de sang-froid les plus grandes extravagances.
Dans cette attaque impitoyable tous les coups portaient
juste ; et il faut le dire à l'honneur de l'Espagne, la vic-
toire ne fut pas un instant douteuse, le dernier roman de
Chevalerie parut en 1612. On n'en composa plus à partir
de cette époque, et ceux qui naguère jouissaient d'une
faveur sans égale tombèrent dans un tel oubli qu'ils sont
devenus aujourd hui des raretés recherchées par les biblio-
philes.
Le chevalier de la Manche et son fidèle écuyer sont
devenus des types populaires : don Quichotte, la taille
élevée, la figure maigre, à moitié coiffé par l'armet de
Manbrin, la lame en arrêt, rêvant aux géants qu'il doit
vaincre, à la cruauté de Dulcinée. — Sancho Pança, tran-
quillement assis sur son âne, la figure large, les lèvres
grosses, la barbe épaisse; ce sont deux figures que tous les
artistes aiment à reproduire et qu on n'oublie pas, une fois
qu'on les a vues
JIT. — Au siècle suivant, l'Angleterre eut une réplique
de Don Quichotte dans l’Hudibras du poète Butler.
Ce personnage fictif d'Hudibras fut inventé pour ridicu-
— 73 —
liser les Puritains qui certes ne méritaient guère qu'on les
épargnât. Après la mort du roi Charles Ier sur l'échafaud
(30 janvier 1649) et sous le gouvernement de Cromwel,
puritain lui-même, la secte avait réalisé chez nos voisins
d'outre-mer d'incroyables progrès, et fait peser sur le
pays je ne sais quel régime de mysticisme farouche, d hu-
meur sombre et de terreur.
« Le puritain, dit Taine, passait lentement dans les rues,
les yeux au ciel, les traits tirés, jaune et hagard, les che-
veux ras, vêtu de brun ou de noir, sans ornement, ne
s'habillant que pour se couvrir. Si quelqu'un avait les
joues pleines, il passait pour tiède. Le corps entier, l'exté-
rieur jusqu'au ton de la voix, tout devait porter la marque
de la pénitence. Le puritain discoursit en paroles traînan-
tes, d’un accent solennel, avec une sorte de nasillement
comme pour détruire la vivacité de la conversation et la
mélodie de la voix naturelle ; ses entretiens remplis de
citations bibliques, son style imité des prophètes, son nom
et le nom de ses enfants tirés de l'Ecriture, témoignaient
que sa pensée habitait le monde terrible des prophètes et
des exterminateurs.
« Les alarmes de la conscience se changèrent en lois
d'Etat, la rigidité personnelle devint la tyrannie publique.
« Le Parlement faisait fermer les maisons de jeu, les
théâtres, et fouetter les acteurs attachés à la queue d'une
charrette ;les jurons étaient taxés, les arbres de mai
coupés ; les ours dont les combats amusaient le peuple
élaient tués ;le plâtre des maçons puritains rendait décente
la nudité des statues. Les belles fêtes poétiques étaient
interdites. Des amendes et des punitions corporelles défen-
daient même aux enfants, les jeux, les danses, les sonne-
ries de cloches, les luttes et la chasse. Les statues, les ta-
bleaux, les ornements des églises étaient arrachés ou
déchirés. Le seul plaisir qu'on gardât et qu'on souffrit était
le pasillement des psaumes, l'édification des sermons pro-
=
longés outre mesure, l'excitation des controverses hai-
neusses, la joie âpre et sombre de la victoire remportée sur
l'esprit du mal, et la tyrannie exercée contre ses fauteurs.»
« En Ecosse,pays plusfroid et plus dur, l'intolérance allait
jusqu'aux derniers confins de la minutie et de la férocité,
instituant une surveillance sur les pratiques privées, et la
dévotion particulière de chaque membre au sein de chaque
famille. »
Pareil régime ne pouvait toujours durer.
Cromvwel disparu, et la royauté rétablie dans la personne
de Charles 11, on secoua le joug, quitte à tomber d'un
excès dans un autre.
Du moins, on put railler, à l'aise, les puritains dont on
n'avait plus rien à craindre. |
Butler ne s'en fit pas faute, et son persiffiage fut
accueilli par d'incroyables applaudissements. Le héros de
son poème sarcastique est un magistrat presbytérien qui
parcourt le pays à la recherche des abus, et se croit la vo-
cation et l'autorité nécessaire pour les corriger. Il est
accompagné de son greffier Ralphe, un fanatique, entêté,
imbécile et bavard, contredisant à tout propos les plans
réformateurs de son maître. Sans doute, dans les onze
mille vers de l'ouvrage, on reconnait une grande facilité à
versifier, et une veine comique assez riche ; mais l'auteur
a semé trop abondamment les plaisanteries grossières, les
situations invraisemblables.
Je crois bien que Voltaire a voulu railler quand il a
écrit : « Hudibras, est de tous les livres que j'ai lus, celui
où j'ai trouvé le plus d'esprit ».
Taine, avec la plupart des critiques français, est plus
sévère et plus juste. L'ouvrage, dit-il, est plein de mala-
dresses et de balourdises, il n'y a en lui ni art, ni mesure,
ni goût ; c'est du Scarron, le Scarron du Virgile travesti
et du plus mauvais,
= =
D'ailleurs, en fait d'esprit, il ne faut pas trop demander
aux Anglais qui, dit un malin, doivent se mettre à plusieurs
et se cotiser pour comprendre un bon mot.
IV. — C'est dans la France, dans la France du XVIIIe
siècle principalement que ce que nous entendons par ce
mot assez vague d'esprit fut prodigué presque à l'excés. I]
n'empôêcha pas la grande Révolution qui ensanglanta les
dernières années du siècle, il y contribua plutôt, car là
encore nous trouvons le livre et son influence sur la
marche des évènements. |
On l'a souvent répété, ce sont les philosophes qui ré-
paodirent jusque dans la masse du peuple des idées nou-
velles, déchaînèrent du même coup les passions violentes
et causèrent le cataclysme. On a ajouté ceci : « Rousseau
partage avec Voltaire la gloire d'avoir dirigé son siècle, et
la honte de l'avoir égaré ». Et en vérité Jean-Jacques
Rousseau plus que Voltaire a mérité cette gloire et cette
honte. (On se demande en vérité, a remarqué M. de Vogüe,
on se demande si ce colossal Jean-Jacques, inférieur à
beaucoup de nos grands écrivains par l'étendue de son
esprit et la perfection de l’art, eut jamais un égal en puis-
sance créatrice. En même temps qu'il nous dotait d'une
littérature nouvelle, il s'emparait de tout notre avenir poli-
tique et social ».
Sa Nouvelle Héloïse eut un prodigieux succès ; on s'ar-
rachait les volumes qu'on louait, au début, à douze sous
l'heure. Les critiques que Voltaire fit de ce livre, l'appelant
« sot, bourgeois, impudeat et ennuyeux » ne diminuèrent
par sa vogue ; réellement. selon l'aveu de Rousseau lui-
même : «( les femmes s'‘enivrèrent du livre et de l'auteur ».
Au point de vue qui nous occupe, c'est son livre intitulé:
Le Contrat Social, qui agit plus profondément sur les hom-
mes de ss génération et sur ceux des générations qui ont
suivi. Sa doctrine de la souveraineté absolue du peuple,
— 7 -
exposée avec tant d'éclat et de passion, en vint à dominer
notre politique. Quand l'ouvrage parut, des esprits élevés
y virent l'aurore d’une nouvelle Société ; il devint comme
le breviaire de ceux qui désiraient une rénovation com-
plète de notre système social. On eut autre chose que cette
rénovation souhaitée. Selon la remarque de Vapereau :
« Rousseau donna la théorie, Robespierre se chargea de
la pratique ». Les Terroristes, aussi.
Il faut donc pour apprécier l'ouvrage à sa juste valeur,
il faut tout en admirant le relief du style, tenir compte de
l'influence néfaste qu'il a exercée sur notre législation
sociale.
Après les secousses de la Révolution, la gloire et les
revers de l'épopée Napoléonienne, les Bourbons remonté-
rent sur le trône avec Louis XVIII et Charles X ; ils
régnèrent de 1815 à 1830.
A cette dernière date, marquant la fin de leur pouvoir
royal, quelqu'un écrivait: « Constamment lié avec les
principaux chefs du parti libéral, j'ai contribué comme eux
et plus que beaucoup d'eux aux évènements de la révolu-
tion de 1830. » Ce quelqu'un était tout bonnement Béran-
ger ; Béranger le chansonnier, comme nous disons de La
Fontaine : le Fabuliste.
Le Restauration eut en lui son ennemi le plus terrible,
le plus dangereux ; ses refrains meurtriers à peine éclos,
s’éparpillaient à tous les vents et étaient chantés par le
paysan traçant ses sillons, par le soldat murmurant à
l'ombre d’un drapeau qui n'était pas celui de l'empire, par
l'ouvrier, l'écrivain, le bourgeois, par les femmes elles-
mêmes. Il célèbrait la patrie, la liberté, l'alliance des
peuples, et n'oubliait pas les plus dèshérités, les plus misé-
reux de ce bas monde, vagabonds, et mendiants, bracon-
niers, bohèmiens, contrebandiers et gueux.
Si le gouvernement décrétait contre lui des poursuites
judiciaires il n'en était pas autrement inquiet ; car les
_ 7j —
Condamnations bien loin de flétrir ses livres, les embellis-
saient plutôt, comme il disait plaisamment «etles doraient
sur tranche » ; si une amende lui était infligée, elle était
aussitôt payée par une souscription publique.
Il entra si profondément dans l'âme de la nation qu'on
put dire, de son temps, en toute vérité : («Le gouvernement
de la France est une monarchie absolue tempérée par des
chansons. » |
Si ma mémoire ne me trompe pas, on trouve dans le
mariage du Figaro de Beaumarchais la parole connue :
Tout finit par des chansons
ou somme le parterre s’écria un beau jour, en conservant
la rime
Tout finit par des canons.
Pour moi, je finis cette lecture avec les chansons de
Béranger, dont jai signalé l'influence sans approuver
ses erreurs en politique et en morale.
Evidemment, il m'aurait été facile de mentionner
d'autres œuvres littéraires qui, dans notre vie sociale, ont
eu leur importance. Mais on ne peut tout dire, et comme
s exprime Boileau:
Qui ne sut se borner, ne sut jamais écrire
HR RE TETE ENENNENEE
LES ARTS & LA POLITIQUE
OÙ
HISTOIRE D'UN TABLEAU
PAR
M. le Chanoine VERGNEAU
Membre résidant
ie tableau en question est intitulé : le 28 Juillet 1830 ;
il est aussi connu sous ce titre : La Liberté guidant le
peuple. Actuellement, on le voit au Musée du Louvre,
numéro 209. Mais avant d'être à cette place d'honneur
et dans ce lieu de tout repos, il eut un sort assez mouve-
menté, une fortune changeante suivant les fluctuations de
notre politique française au dernier siècle.
Mon dessein est de raconter cette fortune après avoir
dit quelques mots sur le grand artiste auquel nous devons
le tableau : EuGèNE DELACROIx.
Celui-ci naquit à Charenton, le 27 Avril 1798. Son père
qui avait voté la mort de Louis XVI, devint successive-
ment, Ministre des relations extérieures, Ambassadeur à
Vienne, Préfet des Bouches-du-Rhône, de la Gironde,
enfin Ambassadeur près de la République Batave.
À en croire Alexandre Dumas, l'enfant à peine âgé de
trois ans aurait eu la chance singulière d'avoir été pendu,
_ gÿ —
brülé, noyé, emprisonné, étranglé et de n'en pas mourir.
Quoi qu’il en soit, il ne montra point, dès ses premières
années, de particulières dispositions pour la peinture ; il
songea quelque temps à la carrière militaire, puis, au
sortir du Lycée, âgé de dix-sept ans, il entra dans l'atelier
de Guérin.
Entre le maître et l'élève, il n y eut aucune sympathie ;
aussi, plutôt que de suivre les conseils du professeur, le
jeune homme aima mieux fréquenter le Louvre pour y
copier lé Titien, Véronése, Rubens et Raphaël. Il eut la
bonne fortune de se lier d’amitiéavec un camarade d atelier,
Géricaut qui, de même tempérament que lui, avait déjà
rompu avec les traditions de l'école classique, et annonçait
par son fameux tableau : le Radeau de la Méduse une
nouvelle forme d'art plutôt dramatique que solennelle.
Delacroix rapporte dans son Journal qu'il fut tellement
impressionné par le réalisme intense de l'œuvre, qu'étant
sorti de l'atelier, il erra quelque temps dans les rues comme
un fou. |
Physiquement, il était frèle et délicat, avec de grands
yeux noirs qui semblaient boire et dégus'er la lumière,
des cheveux abondants et lustrés, un front têtu et des
lèvres serrées auxquelles une tension perpétuelle de volonté
communiquait une expression dure et presque cruelle.
Beaudelaire disait de lui : « Le tigre attentif à sa proie a
moins de lumière dans les yeux et de frémissements
impatients dans les muscles que n'en laissait voir notre
grand peintre quand toute son âme était dardée sur une
idée, ou voulait s'emparer d'un rêve. »
On s'en doute, en voyant son premier et splendide
tableau, la Barqgue du Dante. Delacroix, âgé de vingt-
quatre ans seulement, voulut l'exposer au Salon de 1822.
Pour cela, il lui fallait un cadre ; comment se le procurer?
Un cadre de la dimension voulue ne devait pas coûter
moins de cinq cents francs ; dépense trop forte pour qu'il
Be ue. 2
_ gl —
pôt se la permettre. Un voisin, charpentier de son métier,
propose de lui en faire un ; il accepte : le brave homme
assemble quatre planches, les ajuste, les polit de son mieux.
Delacroix étend là-dessus de la colle de poisson, et avec de
la poudre d'or fait un sablé. Il avait un cadre, et le tableau
fut envoyé au Musée.
Un jour, le peintre va au Salon contempler son œuvre.
O miracle ! la Barque du Dante resplendit dans un cadre
magaifique. C'était le baron Gros qui lui avait fait cette
surprise. Delacroix court chez lui.
11 sonne ; le hasard fait que c'est le baron lui-même qui
vient ouvrir. « Qui êtes-vous ? — Monsieur le baron, je
viens vous remercier d'avoir fait mettre un cadre à mon
Dante. — Ah ! vous êtes le jeune homme du bateau. Ah!
ça, savez-vous que vous avez fait un chef-d'œuvre...
entendons-nous bien, un chef-d'œuvre de couleur seule-
ment. car, pour le dessin, ce n'est pas votre fort. Vous
bousillez, mon ami, vous bousillez ; venez, chez nous,
vous apprendrez à modeler. »
Dans l'atelier de Gros se trouvaient alors ses trois chefs-
d'œuvre : les Pestiférés de Jaffa, la Bataille d’Aboukir, la
Bataille d’Eylau, que.le gouvernement du roi Louis XVII]
venait de lui renvoyer. Delacroix ne pouvait en détourner
les yeux. « Jeune homme, dit le baron, je suis obligé de
sortir ; s’il y a quelque chose qui vous intéresse ici, regar-
dez, étudiez; seulement ne manquez pas,en vous en allant,
de remettre la clef au concierge ». Delacroix s'oublia dans
la contemplation de ces magnifiques peintures ; « Mon
jeune ami, dit Gros à son retour, voilà trois heures que
vous regardez mes tableaux. C'est un honneur que personne
ne leur a jamais fait ».
Deux ans plus tard, Delacroix envoyait au Salon cette
admirable toile du Massacre de Scio, qui est certainement
une des plus belles œuvres sorties de l'École Française.
Malheureusement, elle était en opposition avec les règles
— 9 —
du beau telles qu'elles étaient formulées alors par lesélèves
de David ; règles qui voulaient que mème dans une scène
d'horreur et de sang on gardât des poses héroïques et un
groupement théâtral. Du côté des traditionnalistes on cria
sus au révolutionnaire, à l'ennemi. Du côté des novateurs,
ce fut un enthousiasme sans frein. Delacroix fut 8 vingt-six
ans proclamé un maitre ; il eut ses admirateurs, ses fanati-
ques. Le baron Gros,qui s était d'abord montré si bienveil-
lant, l'abandonna : « Ce n'est pas le massacre de Scio,
disait-il, c'est le massacre de la peinture ; » un jour, au
Salon, Delacroix l'aborde avec respect : « Monsieur, lui dit
sichement le baron, il ne s'agit pas de saluer les gens, il
faut encore bien dessiner et ne pas confondre la bonne
peinture avec la mauvaise ».
Le scandale des classiques fut à son comble quand parut
au Salon de 1827, la Mort de Sardanapale. La hardiesse
extrême du sujet, et le désordre impétueux de la composi-
tion déchaina les colères. Il a peint, disaient les uns, avec
un balai ivre : « l'auteur est un malade en délire, » disaient
les autres. Un critique écrivit : « l'auteur n'a plus qu'à se
faire un bûcher de sa toile, qu'à suivre le modèle qu'il a
choisi, qu'à monter avec lui sur ce bûcher et à s'y brûler,
comme le roi d'Assyrie, avec son portier et sa femme de
ménage ).
Delacroix n'était pas de cet avis, il préféra continuer de
vivre. Il fut cependant sensible aux épigrammes qui pleu-
vaient sur lui, et parut découragé.
Il se claquemura : ne montra rien au public pendant
quatre ans. Pour le faire sortir de sa bouderie, il ne fallut
rien moins qu'une Révolution.
Elle vint en 1830.
Charles X, poussé à bout par l'opposition, s'avise de
substituer le régime des Ordonnances à celui de la légalité.
Le 25 Juillet, il signe quatre articles portant suppression
de la liberté de la presse, dissolution de la Chambre des
gi —
Députés, changement du mode électoral, et convocation
des Collèges électoraux pour le 13 Septembre suivant.
Aussitôt l'opposition déclare qu'une atteinte est portée à la
Charte Constitutionnelle, et pour renverser le gouverne-
ment elle réclame la complicité des révolutionnaires et du
peuple de Paris. Dans la nuit du 27 au 28 Juillet, l'émeute
s organise. Les ouvriers, les jeunes gens des écoles, des
vieux soldats de l'Empire, d'anciens gardes nationaux non
désarinés, arborent le drapeau tricolore et dressent par-
tout des barricades. Le 29, l'émeute est victorieuse des
12.000 soldats du Maréchal Marmont.
Lorsque Delacroix, fils de Jacobin, et frère d'un Général
de l'Empire, lorsque Delacroix vit flotter sur les tours de
Notre-Dame le drapeau qui avait fait le tour de l'Europe,
porté par la victoire, il n'y tint plus et rentra chez lui, ivre
de Liberté. Il reprit ses pinceaux et d'inspiration fit le
tableau intitulé : Le 28 Juulet 1830, une œuvre superbe,
toute pleine de la passion du moment.
On voit, au premier plan, les victimes tombées au pied
des barricades, un ouvrier, un pâle voyou, au corps chétif,
au teint jaune comme un vieux sou. Sur les barricades, se
dressent des combattants, un gavroche harnaché d'une
giberne et brandissant deux pistolets ; un bourgeois avec
un haut de forme enfoncé de travers sur la tête ; enfin,
pour mêler l'allégorie à la réalité, dominant les scènes de
tumulte et de meurtre, et pour symboliser la France, une
déesse aux formes splendides et plus qu'humaines, tenant
un fusil de sa main gauche, et de sa droite brandissant,
haut dans le ciel, le drapeau de la Liberté.
Du coup, l'œuvre exposée au Salon de 1831 fut justement
appréciée du public, et trouva grâce devant la critique.
L'auteur reçut la Croix de la Légion d'Honneur ; la toile,
haute de 2 mètres 60, large de 3 mètres 25 fut achetée par
le Gouvernement de Juillet, payée 3.000 francs avec cette
0h =
clause, exigée par le peintre, qu'on ne l'enverrait pas en
province.
Le Saion fermé, elle fut envoyée au Musée du Luxem-
bourg ; elle n y resta que quelques mois.
Pourquoi ? Parce qu'elle devint vite un danger pour
l'ordre public,et voici comment. Les fameuses Ordonnances
avaient tellement exaspéré les esprits que, non content
d'avoir chassé le souverain qui les avait décrétées, le
peuple en vint à réclamer la tèle des ministres qui les
avaient signées. On instruisit contre eux un procès pour
crime de haute trahison ; l'Europe en attendait l'issue
comme un témoignage de la force ou de la faiblesse du
gouvernement, et cest ce qui mettait Louis-Philippe dans
l'embarras. Le 18 Octobre, des bandes menaçantes se
portèrent sur le Palais-Royal ; repoussées, elles prirent le
chemin de Vincennes, exigeant à grands cris qu'on leur
remit les ministres prisonniers. Leur fureur se brisa contre
la fermeté du Général Daumesnil qui refusa d'ouvrir les
portes du donjon.
Mais on comprend qu'au milieu de ces troubles, le
tableau de Delacroix qui sentait la poudre cessât de paraître
inoffensif. On jugea que le public pouvait y trouver des
encouragements à l'émeute. On l'aurait bien expédié dans
un Musée de province, mais ç'aurait été violer la promesse
faite au peintre au moment de l'achat.
Royer-Collard, qui était alors Directeur des Beaux-Arts,
le fit mettre au magasin, dans les greniers.
Sous son successeur, nommé Cavé, Delacroix fut autorisé
à reprendre sa toile. Il la tint en réserve, attendant peut-
être une nouvelle révolution qui lui permit de la faire
_reparaître au grand jour ; son attente ne fut pas trompée.
_ En Février 1848, à l'occasion de banquets politiques pour
la réforme électorale, une insurrection éclate à Paris ; le
22 Février, les ouvriers et les étudiants parcourent la
capitale aux cris : À bas Guizot ! Vive la Réforme! A la
— 85 —
Chambre des Députés, Odilon Barot dépose un acte
d'accusation contre le ministère « coupable, dit-il, d'avoir
trahi l'honneur de la France... » Quelques barricades
s'élèvent dans le quartier de l’Hôtel-de-Ville. Le lendemain,
23 Février, le ministère Guizot donne sa démission. Paris
illumine ; mais vers onze heures la scène change d'aspect,
un coup de feu isolé tue un soldat ; la troupe répond par
une décharge qui coûte la vie à vingt trois personnes. Les
cadavres, portés dans un tombereau, soulèvent des cris
d'indignation. Alors retentit le cri : « Vengeance ! Ven-
geance ! » On court aux armes, les barricades s'élèvent
dans plusieurs quartiers. Le 24, au cri de : « Vive la
Réforme ! » succède celui de : « Vive la République ! »
La garde nationale fait cause commune avec l'insur-
rection. La fusillade éclate autour des Tuileries, Louis-
Philippe, effravé, abdique en faveur de son petit-fils, le
comte de Paris, et s'échappe de la capitale. Sur la proposi-
tion des députés Marie, Ledru-Rollin, et Lamartine, un
gouvernement provisoire est formé, et la république est
proclamée à l'Hôtel-de-Ville.
Excellente occasion, pour tirer de l'ombre, la Liberté de
Delacroix. Elle est de nouveau installée au Musée du
Luxembourg. Cette fois, elle va y rester en paix ? Pas du
tout ; au bout de quelques semaines ; le peintre est prié de
reprendre son œuvre ; alors se présente un impresario qui
se propose d'aller la montrer à Lyon, et d organiser dans
cette ville une exhibition fructueuse. Le projet n'aboutit
pas.
Sur ces entrefaites, le peintre Jeanson est devenu Direc-
teur des Musées et le Conservateur du Louvre, Frédéric
Villot est un ami d'Eugène Delacroix. Villot s'intéresse :
au tableau devenu si compromettant ; et il lui procure un
abri dans les Magasins du Musée en attendant qu'une
nouvelle occasion favorable lui permette de reparaitre
sans danger devant le public.
— 6 —
En 1852, le 7 Novembre, un Sénatus-Consulte procla-
mait Louis-Napoléon Empereur des Français sous le nom
de NapoléonIll.Trois ans après,au printemps de 1855, une
Exposition universelle s'ouvrait pour la première fois au
Palais de l'Industrie. Paris se remplit d'étrangers, et leur
offrit le spectacle de ses plus beaux jours. Parmi les visi-
teurs, les plus illustres furent la reine Victoria et le prince
Albert qui devinrent les hôtes de Saint-Cloud comme l'em-
pereur et l'impératrice, quelques mois auparavant, avaient
été les hôtes de Windsor : à Paris et à Londres ce fut la
même courtoisie d'accueil, la même profusion de fêtes, le
même empressement à désavouer les anciennes rivalités,
et l’on vit la reine s’incliner aux Invalides devant le tom-
beau de Napoléon Ier, tandis que les orgues jouaient le
God save the Queen.
Mais en mème temps,nos soldats se battaient en Crimée;
sur le plateau de la Chersonèse, la canonnade faisait rage;
et les officiers qui, au bivouac et dans les tranchées lisaient
les journaux venus de France, ne laissaient pas que d'être
surpris par le récit de toutes ces magnificences, « on s'a-
muse beaucoup à Paris, écrivait l'un deux, beaucoup trop
même, et vraimenton aurait pu différer tout ce joyeux
appareil jusqu’à l'époque de la Paix ».
On aurait pu, sans doute ; on l'aurait dù vraisemblable-
ment, on ne le fit pas. L
Or, dans le palais de l'Industrie, une place fut naturelle-
ment réservée aux Beaux-Arts. On demanda aux plus
grands artistes de l'époque de vouloir bien exposer leurs
œuvres maitresses. Delacroix s'offrit à prêter trente-cinq
de ses toiles, exigeant du même coup que son tableau de
la Liberté figurät dans le nombre. Alors l'émoi fut grand
parmi les organisateurs de | Exposition, qui connaissaient
les précédentes aventures du tableau, et craignaient, eux
aussi, son influence révolutionnaire. [Il faut en référer à
l'Empereur, dirent-ils. L'Empereur consulté demanda ;
— 87 —
« Ce tableau est-il bon ? — Sire, M. Delacroix l'estime un
de ses meilleurs. — Eh bien, reprit Napoléon III, qu'on
l'expose avec les autres. »
Ce qui fut fait.
L'Ilustration du 23 Juin 1855, apprécia de la façon
suivante l'œuvre de notre Artiste :
« L'exposition de peinture de cette année, outre l'attrait
de la nouveauté offert à la curiosité par les nombreux
envois des écoles étrangères, présente aussi un vif intérêt
au point de vue particulier de notre école moderne.
« M. Eugène Delacroix, le premier, n'y possède pas
moins de trente-cinq toiles.
« Il y a là toute une vie de combat, de résistance acharnée
à des courants contraires, de persévérance opiniâtre et
convaincue dans une voie adoptée,sans se laisser distraire
par les clameurs hostiles des esprits d'élite, ou décourager
par les dédains de la foule. Que de critiques amères et
passionnées ! Que de moqueries, de paroles aigres, que de
révoltes et de colères se sont déchainées autour de ces
productions ! Et aujourd'hui, — en 1855 — et aujourd'hui,
singulier symptôme, quel apaisement ! Comme le public
s'est familiarisé avec toutes ces audaces, apprivoisé avec
cette sauvagerie |
« Si, en face de ce hardi novateur de qui est parti
principalement le mouvement de l’école moderne, le public
éprouve un sentiment d'étonnement, c'est de ne pas trouver
dans ces œuvres si diverses, toute l'âApreté blessante, toute
l'audace révolutionnaire qu'on y trouvait à l’époque de
leur apparition.
« Peut-être les tentatives étranges, les bizarreries systé-
matiques qui ont fait irruption dans la peinture française
dans ces dernières années (déjà) contribuent-elles à donner
aux productions de M. Eugène Delacroix une apparence
de sage modération. Mais la cause principale de cette
impression est bien certainement dans les modifications
— 8e —
profondes qui se sont opérées dans le goût général et dans
une intelligence plus large des choses de l'art. »
Quand l'Exposition fut prête à fermer ses portes, notre
tableau de la Liberté fut remis à sa place ancienne au
Luxembourg; et il n'en sortit que pour être définitivement
installé au Musée du Louvre. Il y est encore, et je suis
bien sûr qu'il n'exerce aucune influence funeste sur les
bons visiteurs qui — je parle du grand nombre — qui
s'égarent dans les salles du Musée, s'y traînent d'un pas
fatigué, et promenant un regard distrait sur ces longues
rangées de soi-disant chefs-d'œuvre, semblent penser à
toute autre chose qu'à ce qu'ils voient.
Pour terminer, un trait qui est bien de l'époque et qui
montre avec quelle facilité travaillait Delacroix.
En 1833, Louis-Philippe donna un bal costumé aux
Tuileries. La bourgeoisie parisienne, les illustrations
politiques étaient invitées, mais pas un artiste. Quelqu'un
court chez Alexandre Dumas et dit à celui-ci : « Voulez-
vous faire une chose dont on parlera plus que du bal des
Tuileries ? Donnez un bal le même jour. — Vous plaisantez,
et qui aurai-je à mon bal ? — Vous aurez tous les hommes
qui ne vont pas chez le Roi, tous les poètes, tous les
peintres, tous ceux qui ne sont pas de l'Académie; il me
semble que c'est assez distingué ».
L'idée est adoptée d'enthousiasme : « Je vais de ce pas,
dit Dumas, chez Lafayette, chez Béranger, chez Chateau-
briant ; voilà trois célébrités que Louis-Philippe ne peut
avoir. Tous les hommes appartenant au monde des lettres
et des arts veulent être de la partie. Mais comment les
recevoir tous; l'appartement du romancier est petit comme
la maison de Socrate. En face, sur lé même palier, était
un logement de quatre pièces, vide, n'ayant que des glaces,
et sur le mur ce papier gris qui sert de support au papier
de tenture. Le propriétaire consent à prêter l'appartement
pour le bal. Alexandre Dumas convoque, pour en impro-
= 00 =
viser la décoration, le ban et l’arrière-ban des peintres :
Louis et Clément Boulanger, Decamps, Ziegler, Alfred et
Tony Johannot, Nanteuil, Grandville, Ciceri, et enfin
Delacroix. |
Tous se mettent à l'œuvre, entreprennent de peindre à
fresque les panneaux et le plafond. Dans leur zèle, Tony et
Alfred Johannot peignent la nuit. Le lendemain, ils s'aper-
çoivent qu'ils ont fait des cieux verts et de la neige jaune.
Ciceri, le grand décorateur, refait en quelques coups de
brosse l'œuvre des deux frères. Tout va pour le mieux.
Seul, Delacroix n'était pas venu.
Enfin, le jour même où le bal devait avoir lieu, il arrive,
_et encore pas très matin. Qu'allez-vous faire ! lui dit-on ;
un roi Rodrigue, répond-il ; et sans quitter sa redingote,
sans retrousser ses manchettes, il se met à l'œuvre ; en
quatre coups il a tracé son esquisse. Quelle esquisse ! il
était seul à y voir quelque chose. Et puis le voilà qui brosse,
qui brosse et don Rodrigue se dresse sur sa selle, sa lance
auprès de lui, l'air triste, morne au milieu de morts et de
blessés. |
À trois heures, le peintre avait achevé son œuvre.
C'était superbe, à cinq heures, grâce à un grand feu, tout
était sec. On plaça les banquettes contre les murailles. Le
soir on dansait.
A cette occasion, Alexandre Dumas disait : « C'était
une belle époque que celle-là, et il y avait une sainte fra-
ternité dans l'art qu'on ne reverra peut-être jamais ! »
Peut-être l'a-t-on vue et la voit-on encore ? Mais je n’en
sais rien.
PSS *S rater AR AS ASS
LES FLEURS DU PRINTEMPS
PAR
M. POIRET
Membre résidant
one la Nature encore endormie sur les genoux de
—4 l'hiver commence à ressèntir la douce chaleur des
rayons du soleil printanier, un fluide inconnu circule dans
sou sein, un travail mystérieux et fécond se produit en
elle, qui, bientôt la métamorphosera complètement, et aux
tristes impressions de l'hiver fera aussi succéder dans le
cœur de l'homme la vie et la joie.
Oui, quand arrive le printemps, la nature parle à tous :
sa voix puissante trouble l'âme mème des sages. Il n'est
pas de vieillesse chagrine, pas de cœur malade qui ne
puisse s'empêcher de sourire ; les champs et les forêts, les
oiseaux et les hommes, tout se rajeunit et se réjouit.
Sous les effluves printaniers, les arbres aux silhouettes
squelettiques vont se garnir d'un gracieux feuillage : une
sève généreuse va porter dans leurs moindres rameaux la
vie et la beauté. Dans l'atmosphère ensoleillée et riante,
voyez craqueler les bruns vernis des gros bourgeons prêts
à S épanouir ; ils vont bientôt abandonner ou chasser les
tuniques qui leur ont servi de berceau, et donneront alors
naïssance à de vertes chevelures sous lesquelles les fronts
— 92 —
cannelés des géants de nos forêts se rajeuniront. Comme
sous la baguette magique d'une fée bienfaisante, des
feuilles innombrables vont s'étendre dans les airs, « pareil-
les à l'épée qui sort du fourreau, à l'éventail que l'on
déplisse ou à la pièce d'étoffe que l'on déroule. Devant ce
magnifique travail de la Nature, à l'aspect de cette parure
si pleine de fraicheur, l'on serait tenté de demander
où donc avaient été mises en réserve ces riches tentures
dont s'est ornée en un instant la demeure de l'homme. »
(Kératry).
Dans nos vergers, les Cerisiers et les Pruniers sont tel-
lement blancs qu'on les croirait enveloppés de givre :
neige printanière, espoir du jardinier qu'une gelée tardive
peut en une nuit anéantir |
Ici, c'est le Poirier du Japon avec des charmants bou-
que!s aussi empourprés qu'un manteau de roi ; le Pécher,
l'Abricotier, le Pommier, constellés de fleurs blanches et
roses ; là c'est l'Aubépine qui argente les buissons tandis
que les Ribes ouvrent aux abeilles leurs grappes carminées
Dans les plates bandes de nos jardins,
« Chaque germe s’agite en sa prison
« D'où percera bientôt droite et ferme
« La tige, arbre, plante ou gazon. »
Comme une énorme asperge de cuivre rouge, voici la
Fritillaire qui soulève la terre encore durcie. Charmante
couronne impériale, avec tes jolies clochettes orangées |,
ton diadème éphémère, en fait de révolutions ou de guerre,
n a jamais excité que l'émulation des horticulteurs qui,
pour montrer aux hommes combien tu symbolises la paix,
ont doublé ta couronne.
À côté, voici cette bonne et vieille Piooine, à qui l'on
adresse aujourd hui si couramment un reproche de vulga-
rité, et qui pourtant fut pendant de longues années un des
ornements les plus précieux de nos jardins. Nos richesses
== 04. ==
végétales nous l'ont fait d'abord déprécier, puis l'introduc-
tion des pivoines de l'Orient a achevé sa déroute et l'a
définitivement réléguée dans le magasin des antiquités. Et
cependant qui de nous, enfants, na pas couvé d'un œil
d'envie cette belle et grosse l'ionne. (1) Quel bonheur de
pouvoir effeuiller un à un ses nombreux pétales cramoisis!
Puis la Wielytra spectabilis dont la tige si frèle, mais
combien gracieuse, est chargée de petites fleurs semblables
à des cœurs roses ; une véritsble brochette de cœurs dont
nos Bretonnes se sont inspirées pour parer leurs oreilles.
Toute la tribu des ognons à fleurs Tulipes, Jacinthes,
Scilles et Crocus attendent encore quelques jours pour
apporter à nos parterres leur luxurignte éclosion, si forte-
ment odorantie, pendant que le Narcisse qui s'incline se
mire aux ruisseaux aimés, parmi les Myosotis semblables
à des bouquets de turquoises.
L’A lysse, corbeille d'argent au feuillage velouté, tache la
terre de ses petites étoiles blanches tandis que le Fraisier
brode sur l'herbe des festons en fleurs d'émail.
Voici la noble l'ensée avec ses trois écussons, moins
modeste assurément que sa sœur la violette, tant chantée
par les poètes, et qui déploie au soleil du matin sa robe
aux pans azurés e! si délicieusement parfumée.
«a Tu m’annonces, à violette,
a La cour brillante du printemps ;
« Tu parais, j'entends la fauvette
« Et Zéphyr embellit nos champs ».
Dans les prés, que de trésors aussi pour celui qui aime
ls Nature ! |
Sur l'herbe qui reverdit, la Primevère avec joie brise ses
langes dorés ; la première, elle nous chante l'hymne du
(4) Altération du mot Pœonia
_ gi —
renouveau ; elle est pour les fleurs ce que l'hirondelle est
pour les oiseaux : elle est la messagère du printemps.
On n'a pas besoin de chercher longtemps la Primevère,
grâce à l'or éclatant des coroilles qui pique la verdure nais-
sante : elle s'aperçoit de loin. Aussi quel plaisir pour les
enfants d'aller la cueillir pour en composer des Louquets
et des couronnes. Il leur importe peu que cette fleur char-
mante soit la mère de famille des Primulacées et que les
savants l’aient affublée d un nom latin : ils ne demandent
à ces bons coucous ou licocos (1) que d'être généreux et
jolis pour qu'ils puissent en confectionner facilement une
pelote ou une gerbe embaumée et dorée !
Qui de nous, Messieurs, n'a vécu une joyeuse heure de
jeunesse de printemps sans garder un doux souvenir de la
gentille Pâquerette. Elle s'égaye aux feux de l'aurore, et
comme une collerette ouvre ses plis de satin. Grâce à une
culture soignée, elle est devenue une des plus jolies et des
plus ravissantes parures de nos jardins. C'est d'elle que le
poète a dit :
« Des mains de la nature
« Echappée au hasard
« Tu fleuris sans culture
« Et tu brilles sans art,
« Telle qu'une bergère
« Oubliant ses appas
« Sans apprêt tu sais plaire
« Et tu ne t'en doutes pas ! »
Mais voici venir les Colchiques qui marient agréablement
leur robe mauve à l'or des Renoncules ou des Boutons d'or.
« Bouton d'or ! l'appellation est familière, mais comme elle
peint bien la fleur qu'elle désigne. À vez-vous déjà remarqué,
(1) Nom de la Primevère en patois artésien.
ms 05
Messieurs, que certains noms de fleurs os une véritable
puissance évocatrice ! On dirait que dans une harmonieuse
éclosion, ils sont des bouquets de syllabes — syllabes magi-
ques, qui, lorsqu'on les prononce, ‘ont apparaitre la fleur |
Bouton d'or est de ceux-là, le nommer, c'est la voir, cette
jolie fleur qu'on dirait faite d'or martelé et verni ! ».
Au pied de cette haie qui enclôt la prairie, poussent
serrées les feuilles luisantes des À rums dont la fleur encore
enveloppée d'une gaze laissera apparaitre bientôt son
spathe violacé qui avec sa collerette safranée ressemble si
étrangement à un pilon ou à une masse d'armes du Movyen-
âge.
lP’énétrons maintenant dans la forèt ; voyez ce beau
tapis d'’anémones, cette fleur si mobile, que le moindre
zéphyr l'agite. A lors que les arbustes sont encore endormis,
elle pousse entre les feuilles mortes sa petite tige garnie
de trois feuilles qui bientôt étale son blanc calice aux
pétales flottants. Nous avons bien dans nos parterres
l'anémone des fleuristes aux gros pompons, mais qui donc
reconnaitrait dans ces créatüres de la science horticole
notre gracile Sylvie !
Voici son compagnon, le Muguet aux grelots d'argent,
l'un des hôtes les plus gracieux de nos bois. Dans le
royaume de dame Nature il a une mission agréable : il est
chargé de parfumer les bocages et nous devons dire quil
s'acquitte fort bien de sa tâche, en honnête petite fleur
qu'il est.
Dès
« Qu'avril jaloux brûle de ses gelées
« Le beau pommier trop fier de ses fleurs étoilées
« Neige odorante du printemps,
on le voit apparaître dans les clairières où le soleil de
Mai le caressera bientôt de ses rayons.
__ d —
Voir le Mu@uet, c'est vouloir cueillir ; il agit sur nous
comme un philtre étrange; chacun veut en avoir quelques
brins pour y trouver des souhaits de bonheur.
Cette nappe odorante de Muguet, combien de fois,
enfant, l'ai-je admirée dans ma vieille forêt de Compiègne.
Quoique La Fontaine ait dit que « Cet âge est sans
pitié », Je vous avoue que nous nosions piétiner ces
ravissantes clocheltes tintinnabulant à l'unisson des
gentilles anémones. Cela nous eùt paru faire acte d insen-
sibilité, de brutalité !
Tenez, Messieurs, il y a un passage de Virgile où le
doux poète nous dépeint la plus agile des Nymphes; elle
passe sur les fleurs sans les courber. C'est cette sou-
plesse, cette légèreté qu'il faudrait avoir pour oser risquer
un pied profane sur une pareille jonchée de Muguet !
Mais voici un sous bois mystérieux où Dante après
Virgile eût placé une entrée des enfers. C'est un lieu
solitaire, retiré, plein d'ombre et de fraicheur. C'est là
que fleurit la Percenche, dont l'œil bleu resplendit sur ua
fond de verdure sombre!
- Connaissez-vous, Messieurs, une délicieuse poésie de
Clovis Hugues où le poète provençal chante les étoiles
et qui commence ainsi :
« Le Bébé soulignant du doigt
« L'espace où nos yeux se hasardent,
« Me dit : les étoiles qu'on voit
« N'est-ce pas des fleurs qui regardent ?
À cette question de sa fillette, le poète parti sur les ailes
de sa gracieuse chimère se demande si l'enfant n'aurait
pas raison, et si
«a Les vastes cicux ne sont pas
« Le grand jardin bleu des planètes ?
——— — —————— nn
25107 Le
Et convaincu volontairement d’une fiction où vibre un
touchant idéalisme, il conclut : |
« L'enfant est pur, doux et profond.
« Oui, ma mignonne, répondis-je, RS
« Les étoiles que tu vois sont | |
« Des fleurs dont nul n’a vu la tige ?
On ne peut certes pas dire que la jolie réponse du poète
à l'enfant soit exacte au point de vue astronomique. Mais
si les étoiles ne sont pas des fleurs, il est des fleurs qui
sont des étoiles, et la Pervenche, la mignonne Pervenche,
la fleur aimée de J.-J. Rousseau est de celles-là (1).
Je n'en finirais point, Messieurs, si je devais vous
énumérer toutes les fleurs qui annoncent le retour du
printemps depuis les genêts aux fleurs dorées qui sur les
coteaux jettent leur note de gaieté jusqu'aux bluets et
coquelicots qui vont piquer de rouge vif et de bleu d'azur
les vertes moissons.
Aimons donc ces fleurs du printemps, aimons-les, non
pas dans nos jardins où elles se trouvent dépaysées, mais
là où il a plu au Créateur de les faire croître. Et si nous
voulons goûter véritablement cette poésie printanière,
cette allégresse, cette bonne humeur du renouveau, ne leur
préférons pas ces espèces que l'art a amplifiées, perfection-
nées, mais qui n ont ni leur charme, ni leur simplicité.
(4) P. Cossenzt a dépeint d’une façon magistrale dans son ou-
vrage : “ Nos Fleurs ” quelques unes des plantes printanières dont
nous parlons. — Aussi lui avons-nous emprunté quelques passages
pour rendre cette lecture plus attrayante.
(Lib. TascanDign. — Paris).
_ 98 —
Aimons-les, telles que la nature nous les donne et, comme
le conseille le poète, admirons leur beauté, respirons leur
parfum, mais sans les prendre à l'air pur, à la plaine, à la
forêt, car, à ces fréles créatures de Dieu, notre main,
même en les caressant, enlève toujours quelque chose !
ne XX
AL OP EEE EEE
COLAS ET JACQUELINE
PAR
M. VILTART
Membre résidant
je eu jadis entre les mains une Histoire de la Ville
d'Arras depuis 1812 jusqu’à nos jours d'après les chan-
sons patoises publiées chaque année à l’occasion de la Fête
Communale.
Cette publication de onze pages, datée de 1863, portait
pour nom d'auteur trois lettres : L. M. V.
L. M. V. s'appelait, m'a-t-on assuré, MonTiGnY ; il était
matelassier et poëte patoisant. On lui attribuait nombre de
chansons de la Fête avant 1858. Dans la chanson de cette
dernière année, il est question des matelassiers et de lui.
Cozas, disait :
V'la qu’ par des nouviaux procédés
Tous chés mat’lassiers sont usés :
Leu’s bras, leu’s baguett’s réformés ;
L’machine à carder
Vient d’ les culbuter.
YŸ faudra leu’ faire enn’ pinsion
Ou bien les mettr’ à la Maison.
— 100 —
JACQUELINE, répondait :
Va, ch’ l'affaire lau n’est point finie.
Gn'a parmi eux in homme d’esprit ;
Sin coup d’æil est approfondi ;
Savant comm’ in livre,
Cantant comme enn’ fille,
Inn’ voudra pon qu'chés Artésiens
Seuch’nt moins malins qu'chés Limousins.
J'avais remarqué dans l'Histoire d'Arras depuis 1812, le
Curriculum oitæ de Colas et de Jacqueline et pris des
notes que j ai retrouvées.
L'histoire vraie de ceux qu'on a appelés nos Ancêtres
peut donc et doit être restituée; je n'ajoute pas ne varietur.
e
* +
‘Au mois d'Août de l'An de Grâce 1812, Colas et Jacque-
line partent, bras dessus, bras dessous, d'un des villages
qu'arrose la Scarpe et viennent pour la première fois à la
ducasse. Ce sont deux amoureux : Colas, brave et solide
campagnard, grand buveur de bière, est tout fier de sin
biau capieu ; Jacqueline, accorte et fraiche paysanne, mais
vraie fille d'Eve qui sait parer ses charmes, a acaté in bieu
bindon, coiffure de l'époque en dentelle ; et elle dit naïve-
ment :
Cha m'est nécessaire,
Fm faut cha pour plaire.
On s'amuse, on rit, on danse ; chaque année ramène
les mêmes plaisirs ; mais Jacqueline s'ennuie de rester
demoiselle et voudrait bien être madame. En 1816, Colas
l'épouse enfin et lui jure fidélité devant le chansonnier.
Heureuse union que le ciel bénit! En 1818, Jacqueline
met au jour ch’tiot Robert, premier du nom.
— 101 —
Cependant, madame Colas est devenue une experte jurée
des plaisirs de la Fête ; elle fait fi des saltimbanques et de
leurs parades ; aussi s'écrie-t-elle en 1820 :
"A l’ comédie J veux cor aller,
Car cha sait trop bien m’ habanier ;
Mais surtout ne va pu m’ faire grimper
Jusqu’a ech” quatrième,
Du qui gnia pas de femme ;
Chés garchons r° qu’ minch’ rotte à crier ;
Ravise Jacqueleinn à ch” poulier !
L'année suivante, Jacqueline est au comble du bonheur:
elle a une petite fille, mais adieu le plaisir!
Colas la décide à se mettre en route par ce couplet
superbe:
Bah ! T'es toudis gènée comme cha,
J’ tu dis cor in coup qu’ ti varas.
Pour nous tiott’ g’nia mi d'imbarra,
A cout’ qu’ech-tu diche :
Tu l'y laveras s’ qu'miche,
Ses bas, sin bonnet, sin cotron,
Tu l’marras chez t’ tante Louison !
En 1825, un nuage passe dans le ciel bleu de Jacqueline;
son petit garçon a eu les poquettes ; mais, grâce à Dieu,
Le petit Robert est guéri
De cette cruelle maladie.
De 1826 à 1836, Jacqueline offre à son mari troisnouveaux
rejetons, tiot Jean, tiot Jacques et une petite fille dont la
grave Histoire a malheureusement omis de recueillir le
nom. |
Colas a sans doute perdu la tante qui gardait si bien les”
enfants ; car il est d'avis en 1838 d'aller tout seul à la fête.
— 102 —
« Pas de ça », lui crie Jacqueline :
Ah! Tu voudrau bien que j restrau,
Pour tin aller tout seul Arrau !
Mais n° crois pon qu’ cha ira comme pau.
Eg’ voué ed’ n'infilure,
Eg’ connau eÏ” n’allure,
Si j’ tu léchau tout’ liberté
Tu t’ perdrau bien in vérité.
En 1839, Colas se propose de conduire Jacqueline dans
une baraque où on ramassait plus de pommes cuites que
de gros sous.
Tiens, si tu veux rire ed bon cœur,
Nous irons vir’ in fier acteur,
Mais surtout n° va pon avoir peur
D’ s’ humeur bachique,
Y s'appelle Lachique.-
Tu resteras tout stuféfait
De ses bieux portraits.
Mais déjà l'âge arrive. Les enfants grandissent, il faut
songer à les établir. En 1842, Jacqueline rappelle son
folâtre époux à la raison :
Colas, tu n° pinses qu’a t’abanier,
A L’ fille tu devraus plutôt songer,
V'la qu’elle est en Age d’es marier.
Conduis-la tout de bon
Danser din ch” grand rond,
Lau fais-li vir que’uq gros monsieux
Qu'’al pourraut prindre pour amoureux.
Hélas ! Hélas ! Les ans s'entassent de plus en plus sur les
tètes chauves de Jacqueline et de Colas.
Une carette à baudet amène à la fête ces pauvres vieux,
— 103 —
En 1851,en voyent partir le ballon de. la fête avec un
de nos concitoyens comme passager, Colas soupire :
J’ n” s’rau jamais assez hardi
Ed” faire comme M. Nocq-Leusy.
Enfin, en 1852, le héros arrageois meurt à Monchy-le-
Preux d’une attaque d’apoplexie et sa veuve inconsolable
le suit bientôt dans la tombe.
Arras ne porta pas longtemps le deuil de ceux qu'on a
appelés nos Ancêtres ; en 1853, un poëte les ressuscitait et,
depuis, chaque année, Colas et Jacqueline chantent la
Fête d'Arras dans un entretien critique, satirique et patois,
sur l'air immortel du Carillon. On a plus d'une fois donné
d'autres noms aux deux protagonistes de la chanson :
Zabette et Batiche, Agathe et Polycarpe, Jacques et
Marguerite, Baluchard et Félicité, Chicard et Madeleine,
Robin et Marion ; mais Colas et Jacqueline n'ont jamais
manqué d interprète.
Souhaitons qu'ils en aient toujours.
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| VARIATIONS
SUR DES
THÈMES CONNUS
. PAR
M. Edmond PILAT
Membre honoratre
ADAM ET ÈVE
I
Adam et Êve, heureux, régnent sur la nature ;
Les beaux fruits de l'Eden forment leur nourriture,
Et Dieu leur a soumis tout le monde animal.
Mais le serpent jaloux de ce bonheur total,
Pour les faire déchoir, auprès d'eux s aventure.
» Éve ! Que ne prends-tu de ce fruit qui procure
» La science de tout, du bien comme du mal ? » —
» Dieu nous l'a défendu. » — e Vous serez son égal,
» En y goutant. » - « Mais nous mourrons! » — « ce
[imposture !
— 106 —
» Votre âme est immortelle et tout bien vous est dû. » —
Et le serpent perfide, à l'arbre suspendu,
Cueille le fruit vermeil, car Eve hésite et doute,
Puis l'offre. — Elle aussitôt mord au fruit défendu :
Et le partage en deux afin qu'Adam le goute.
II
Le serpent fuit sous l'herbe et le destin s'achève,
Après avoir gouté du fruit, Adam et Eve,
Aux ordres du Très-Haut ayant contrevenu,
Leurs yeux s'ouvrent soudain ; chacun voit qu'il est nu ;
Leur candide bonheur s’est enfui comme un rêve.
Pour la première fois, sur la vierge, Adam léve
Un regard attentif, et le couple ingéou
Ressent à ce contact un grand trouble inconnu ;
La. honte suit bientôt cette surprise brève.
Puis ils ceignent leurs reins. Malgré tout éprouvant
De leur amour charnel le pouvoir décevant,
Ils veulent d'un baiser raffermir leur courage....
Mais soudain retentit la voix du Dieu vivant |
Etle couple éperdu disparait sous l'ombrage.
— 107 —
III
Mais de nouveau la voix éclate dans l'espace.
« Adam, Adam, où donc es-tu ? » — Cachant sa face,
Adam, saisi d'effroi, lui répond : « Eternel,
» Etant nu, je n'osais me rendre à votre appel. » —
» Tu savais être nu? » — « Seigneur la peur me glace!» —
» Tu mangeas donc des fruits objets de ma menace ? » —
» J'y fus poussé par Éve, et son pouvoir est tel,
» Que le serpent la prit pour me tromper. » — « Mortel,
» Tel sera donc ton nom et celui de ta race ;
» Tu gagneras ton pain par un rude labeur,
» La femme enfantera toujours dans la douleur,
» Et, sorti du néant, tu deviendras poussière.
» Pourtant je t'enverrai quelque jour un Sauveur,
» Et quiconque croira, vivra dans ma lumière | »
— 108 —
ÉLIÉZER
I
Le soir Éliézer revient à la fontaine.
Hellé se trouve là, solitaire et hautaine :
Ses grands et beaux yeux noirs, sur l'intrus attachés,
Sont comme deux faucons sur un gibier lachés,
Mais le ton de sa voix dissimule sa haine.
« Étranger, lui dit-elle, Oh ! j'en suis bien certaine,
« Quand pour fixer ton choix, parmi nous tu cherchais,
« Tâchant de découvrir nos mérites cachés,
« Tes regards et les miens s'accordèrent sans peine.
« Je te plus ; je le vis, car tes yeux sont loyaux ;
« Si tu pris Rébecca pour les destins royaux,
« C'est qu'elle est, selon toi, plus digne de les vivre
« Qu'elle ait donc Isaac et garde tes joyaux,
Mais moi, Bel Étranger, c'est toi que je veux suivre ».
un
-
II
Éliézer courba la tête devant elle.
Certes, au premier regard de la vierge si belle,
Le poison du désir a coulé dans son sang;
Pouvait-il la conduire à son maitre en pensant
Qu'il la convoiterait en son cœur infidèle.
— {où —
Maintenant elle s offre et l'amour le harcèle ;
Mais il voit aussitôt son maitre subissant
L'assaut des sombres yeux et leur charme puissant,
Alors la jalousie en son cœur se décèle.
Et puisque Rébecca se fie à l'étranger,
Peut-il, sans deshonneur, l'exposer au danger ?
Malgré tout il hésite, il craint puis il espère.
Sur son visage froid pas un trait n'a changé.
Souriante Hellé dit « Viens parler à mon père ».
ANS
— 110 —
LIA
Lia l'accompagnant, au gré de son caprice,
Jacob s'en fut trouver son beau-père Laban :
« Mon maître, lui dit-il, voici le bout de l'an ;
« Depuis que, — sept hivers, — je suis à ton service
« J'ai beaucoup travaillé. Contemple tes troupeaux,
«€ Par milliers tes brebis te prodiguent leur laine,
« Tes bœufs, gras et luisants, font miroiter la plaine,
« Dis-moi, chez tes voisins, en est-il de plus beaux ?
« Jamais je ne reçus la moindre récompense ;
« Certes mes propres biens ont aussi prospéré,
« Je puis vivre en repos ; mais j avais espéré
« Reçevoir les faveurs qu'un bon maitre dispense,
« Et que fais-tu pour moi ? Tu me promets Rachel,
« Au festin nuptial, près d'elle je prends place,
« Pour de chastes baisers devant tous je l'enlace,
«« Dans ma coupe elle goute aux vins, à l'hydromel,
« Sa gorge, pur joyau, qu un voile épais protège,
@ Charma pourtant mes yeux ! Donc mes droits sont
[certains !|
(« Oui, mais la nuit venue et tous flambeaux éteints,
« On conduit sous mon toit mon épouse en cortège,
« Aux doux sons de la flûte, aux cris d’ ‘‘ Alléluia »,
« Je la reçois au lit des mains de ses compagnes,
(« Or, quand le gai soleil réjouit les campagnes,
« Je m'éveille et qui vois-je à mes côtés : Lia |
« Ainsi tu m'as trompé par cette ruse insigne ;
« Ne crois pas cependant que j en garde rancœur ;
« Ta fille a su trouver le chemin de mon cœur,
« Je la garde, Laban. Mais toi sois juste et digne,
D mnt oem + ni: >
1
Remplis l'engagement que tu pris envers moi,
En m'accordant Rachel, toujours vierge et nubile.
Leu)
= =
« Tu me fus, je l'avoue, un serviteur habile,
€ Dit Laban, mais Rachel, que tu veux sous ta loi,
« Doit, par ses tendres soins, adoucir ma vieillesse.
« Je t'ai donné Lia, non pas sans quelque bien
« Que tu fis prospérer en surveillant le mien,
« Ne t'ai-je pas ainsi fait ta part de richesse ?
« Quant à ce changement dont tu me fais grief,
t« Je répondrai ceci : Chez nous il est d'usage
« Que la cadette soit donnée en mariage
« Après sa sœur aînée. Or, tu veux derechef
« Entrer dans ma maison pour une autre alliance ;
« C'est mon vœu le plus cher, mais nous verrons plus tard
« Reprends donc le travail gaiment et sans retard,
«€ Un jour tu recevras le prix de ta vaillance. »
Lia lui répondit : « Père, écoute mon époux,
« 11 se plaint, à bon droit, d'un injuste salaire ;
« Il te demande peu. Rachel a su lui plaire,
« Accède à son désir ; sinon crains son courroux.
« Qui donc surveillerait tes troupeaux et tes terres,
« Des loups et des voleurs défendrait ton bétail,
« Obligerait aussi tes valets au travail,
« Si Jacob allait vivre au pays de ses pères ?
Laban, tout soucieux, voudrait bien transiger :
« La sagesse, dit-il, a parlé par ta bouche ;
« Tu désires Rachel pour partager ta couche,
« Tu l'auras. Mais enfin, j'ai bien droit d'exiger
« Quelque léger tribut compensant son absence ;
« Amène-moi demain, choisis dans tes troupeaux,
« Cent moutons bien laineux, alertes et dispos,
« Et Rachel à Jacob devra l'obéissance.
== 449 —
« Mais je ne puis ainsi perdre tous mes enfants,
« Comme si l'Eternel n'eut pas béni ma couche ;
« Qu'il fasse le serment, que j'attends de sa bouche,
« De demeurer encore ici pendant sept ans. »
« Mes peines, dit Jacob, me seront plus légères,
«€ Car, si vingt-huit saisons, j ai travaillé pour toi,
«« Endurant leur rigueur, c'est qu'en Rachel j'eus foi !
« J'accepte volontiers l’accord que tu suggères. »
Dès l'arrangement fait, Laban s'est vite résigné,
Rachel supportait mal son humeur despotique ;
Lia qui put goûter au bonheur domestique,
Estime qu'il comporte un repos bien gagné.
Rachel fut au logis, dès paiement de la dette.
Soumise, au chant du coq, à l'époux matinal,
Elle vaque au ménage, agit, prend bien du mal,
Et songe, avec regret, qu'elle est sans sœur cadette.
= IT =
MOISE SAUVÉ DES EAUX
La juive Jocabed vient de donner le jour
Au fils qu'elle conçut et porta dans la crainte;
Merveilleux de beauté, l'objet de son amour
Des grâces du Trè.-Ifaut porte déjà l'empreinte.
Le cruel Pharaon, qui craint l'accroissement
Du peuple d'Israël, nombreux malgré l'épreuve,
Veut que tout enfant mâle, à son avénement,
Soit jeté sans pitié dans les ondes du fleuve.
C'est pourquoi Jocabed vit toujours dans la peur ;
Et, sans cesse aux aguets, anxieuse, elle observe,
Ecarte l'étranger au visage trompeur,
Dérobe à tous les veux l'enfant qu'elle préserve
Et recherche pour lui les plus secrets abris.
Or, maintenant il est caché dans une étable,
Où les agneaux bélants peuvent couvrir ses cris;
Ceux-ci sont plus aïgus, aussi l'angoisse accable
Jocabed qui mourrait si son fils était pris.
Son amour avisé lui suggère une ruse.
Elle sait Thermothis, fille du Pharaon,
Compatissante et bonne et que toujours elle use
De son pouvoir pour les bienfaits ou le pardon.
Et comme Jocabed sait que la jeune fille
Revient souvent au Nil afin de s'y baigner,
Elle arrête son plan. Saisissant sa faucille,
Elle coupe des joncs, en façonne un panier
Qu'elle enduit, avec soin, de poix et de bitûme ;
Puis y met son enfant et l'expose à l'endroit
Du Nil, où Thermothis se baigne de coutume.
Le site est merveilleux et lui plait à bon droit,
— 114 —
Là le Nil calme et clair forme un beau lac tranquille,
Où les fleurs de lotus miroitent sur les eaux.
Enfin pour ménager une présence utile,
Elle cache tout près, au milieu des roseaux,
Sa petite Marie, enfant sage et prudente,
Qui sans peine saura répéter sa leçon.
Puis adressant au Ciel une prière ardente,
Elle abandonne aux flots son tendre nourrisson.
La rive est solitaire et propice au silence ;
Les grand ibis neigeux et les rouges flamants,
Une patte dans l’eau, songent. Leur indolence
S'éveille quelque peu quand des vagissements
S'élèvent plus aigus de l'étroite nacelle.
Alors l'oiseau s'étire et prend un lourd essor,
Agitant dans les airs la pourpre de ses ailes ;
Puis le calme revient sur le lac et tout dort.
Mais voici Thermothis et ses jeunes suivantes.
On dirait un joyeux envoi de papillons ;
Car les écharpes d'or, les étoffes mouvantes,
Les écrans diaprés aux mains des négrillons,
Font vibrer au soleil les couleurs éclatantes ;
Et les sauts et la danse et la course et les jeux,
Rendent les corps dispos et les âmes contentes;
Aussi de leurs ébats les ris sont les enjeux.
Arrivant près du Nil, loin des yeux indiscrets,
Elles laissent tomber leurs voiles inutiles,
S'avancent dans l'eau fraîche et les ibis sacrés,
Posés un peu plus loin, sur la crête des îles,
Peuvent seuls admirer la grâce et la souplesse
Des beaux corps juvénils, ambrés par le soleil,
Des membres arrondis que la brise caresse
Et la fraicheur que l'eau met à leur teint vermeil.
— 115 —
Voici que Thermothis entend des cris étranges
Elle accourt au panier où la juive à dessein
Laissa le bel enfant dépouillé de ses langes,
Et le prend aussitôt, le presse sur son sein;
Et l'enfant apaisé, posant partout sa bouche,
Cherche en vain sur la vierge à contenter sa faim:
« O mes sœurs, accourez ! Car la pitié me touche,
« Voyez ce jeune enfant que je délivre enfin;
« C'est sans doute le fils de quelque pauvre juive ;
« Regardez, il est beau ; son visage est charmant,
« Mes sœurs emportons-le, soignons-le pour qu'il vive;
« Mais il a faim, par qui remplacer sa maman ! ».
Or voilà que Marie accourt à ce tumulte ;
Elle écoute, paraît se rendre à leurs appels
Et prend un triste front bien que son cœur exulte:
« Princesse que Dieu mit au dessus des mortels,
« À qui tout se soumet et doit obéissance,
« Je puis, si tu le veux, contenter ton désir.
« Ma mère avait un fils qui fut, dès sa naissance,
« Arraché de ses bras et que l'on fit mourir ;
€ Depuis elle gémit et ses seins inutiles
« Lui rappellent toujours sa douleur et son deuil.
« Donne-lui donc l'enfant ». — Ces paroles subtiles
Qui séduisent son cœur et flattent son orgueil,
Satisfont Thermothis. Elie veut voir la juive,
Et ceux, qui de ses soins, se porteront garants.
Et la fillette alors, heureuse qu'on la suive,
Conduit la jeune troupe auprès de ses parents,
Jocabed, aux aguets, voit venir la princesse ;
Elle poursuit son but, et composant ses traits,
Muant ses pleurs de joie en larmes de tristesse,
Elle est l'infortunée à qui furent soustraits
— 116 —
Ses seuls biens par la mort de sa progéniture.
Mais Thermothis lui dit: « Pauvre femme, j appris
« Par ta filie déjà le deuil qui te torture ;
« Je ne te rendrai pas l'enfant que l'on t'a pris,
« Hélas ! Mais entends bien mes promesses formelles,
« Sois secourable et douce à ce pauvre orphelin,
« Soigne-le, nourris-le du lait de tes mamelles,
« Enveloppe son corps dans des langres de lin,
« Enfin procure lui tous les soins de l'enfance,
« Et je te donnerai l'appui du Pharaon ». —
Mais Jocabed s'émeut et garde le silence,
Dans ses bras maternels, elle prend l'enfançon,
Calme le cher bébé que sa mamelle allaite,
Puis elle dit alors « Petit, bois à mon sein,
« Car ta bouche d'enfant pour le sucer est faite ;
« Puisqu'on me prit mon fils pour un cruel dessein,
« Que ce lait que tu bois, te voue à ma tendresse ! — »
Et Thermothis sensible au marternel accent,
Pour garder Jocabed auprès d'elle, la presse
De la suivre au Palais et la juive y consent.
SES
— 117 —
JAEL
I
Après que Débors, du peuple indifférent,
Eut enflammé le cœur par ses chants prophétiques,
Les soldats de Barak, entonnant des cantiques,
Assaillent Sisera sur le bord du torrent. (1)
Et le peuple d'Hastor, malgré le triple rang
De neufs cents chars de fer, aux parois hermétiques,
Fauché comme un blé mur, sous les coups frénétiques
Des fils de Zabulon, ou succombe ou se rend.
L'orgueilleux Sisera, si fier de sa puissance,
Abandonne du coup sa force et sa jactance ;
11 tremble, humilié, sous la main d'Israël.
Il saute hors de son char et fuit dans la broussaille,
Comme un enfant qui craint le danger qui l’assaille,
Il cherche asile aux pieds d’une femme : Jaël.
II
Il sait que son époux, Hébert le Kénien,
Est à Tsaannaïm ; sa tente est près d'un chêne;
L'espoir d'un bon accueil près de Jaël l'amène,
Car tous les deux, jadis, révaient d’un doux lien.
Il s'approche ; elle dit : « Mon seigneur, ne crains rien ;
« Entre. » Elle étend sur lui son grand manteau de laine
« Un peu d’eau ? J'ai couru, dit:il, à perdre haleine. »
« Prends ce lait, dit Jaël, il te fera du bien. »
(1) Le Kison,
— 118 —
« Je t'en prie, à présent, dehors reste en attente,
« Si mon ennemi vient et dit, montrant ta tente,
« Quelqu'un est-il ici ? &« Tu lui répondras : « Non. »
« C'est cela, dors, que Dieu t'accorde d'heureux songes!»
Et Sisera repose en bénissant son nom.
Jaël est satisfaite, il croit à ses mensonges.
III
Harassé, Siséra d’un lourd sommeil s'endort.
Jaël guette son souffle ; elle allume sa lampe ;
Le moment est venu ! Dehors est une hampe
Qu'un fer aigü termine ; elle se glisse et sort,
S'en empare et prenant son maillet le plus fort,
Auprès de Sisera, doucement, elle rampe,
Lui découvre le front, met l’'épieu sur la tempe
Et d'un coup du marteau l'enfonce sans effort.
Le crâne est transpercé, l'épieu s'enfonce en terre ;
Sisera gît sans souffle et Jaël, solitaire,
Regarde sans effroi le front qu'elle a chéri.
Barak vient à passer : « Entre donc sous ma tente,
« Mon seigneur, dit Jaël, qui l'aguiche et sourit,
« Vois ce qu'a fait d'un lâche, en ce jour, ta servante. »
IV
Fidèle observateur des lois de l'Eternel,
Barak ne comprend pas cette voix qui le tente,
Mais louant le Haut-fait de l'étrangère, il chante,
Ainsi que Débora, la gloire de Jaël.
— 119 —
PRIÈRE DE JOB
Job se recueille et prie, étendu sur la paille :
» Seigneur, pour vous servir, je n'ai rien fait qui vaille :
» À condescendre au mal parfois je fus surpris ;
» Mes actes trop souvent sont dignes de mépris,
» Mon épouse, à bon droit, me bafoue et me raille.
» Les maux dont je jouis ne sont pas à ma taille ;
» Vous m'aviez tout donné, vous m'avez tout repris,
» Soyez loué, Seigneur, pour vos bontés sans prix,
» Je bénis votre droite à tout coup qui m'assaille.
» Rachel, me comparant à vos bons serviteurs,
» S'irrite ou se complait en d'inutiles pleurs ;
» Ne prétez pas l'oreille à son humeur jalouse,
» Et par de plus grands maux complétant vos faveurs,
» Seigneur, à mes côtés, maintenez mon épouse. — »
GES
— 120 —
BALAAM ET SON ANESSE
Balac, roi de Moab, fait mander son devin
Pour muudire Israël et bénir sa milice ;
Balaam y consent et bien pourvu de vin,
Le corps enmitouflé de son épais cilice,
Bien chaussé, bien repu, son baton bien en main,
Il fait mettre le bat sur sa docile ânesse ;
Puis il part. Mais voici qu'au milieu d'un chemin,
Sa monture s'arrète et Balaam la presse,
Mais la bête résiste et ne bouge un sabot ;
Il léve son baton et frappe la bourrique.....
Vains efforts ! Il s'emporte .... A quoi bon ? Il a beau
Menacer de la voix el jouer de la trique,
Rien n'y fait. Sous ses coups, la rétive s'abât;
Mais le Seigneur, à qui tout prodige est facile,
Lui permet ce langage : « Comment ta main me bat ?
» Suis-je pas d'ordinaire une bête docile,
» De même que mes sœurs ? Déplorable Devin,
» Toi, qui prétends tout voir, arrète et prends bien garde!
» Depuis un bon moment que tu me bats en vain,
» Faut-il que ce soit moi quite dise : Regarde. — »
À ces mots le Seigneur, lui dessillant les yeux,
Balaam, devant lui, voit un spectacle étrange :
Comme un épouvantail dressé sur des épieux,
Lui barrant le chemin, debout, se tient un ange.
Balaam, effrayé, fait vite ce qu'il faut,
Pour apaiser le Dieu dont il subit l'emprise ;
Et lorsqu il eut juré d'obéir au Très-Haut,
Qui veut que, malgré lui, sa bouche prophétise,
L'élu de Dieu se tut.
Mais l'ânesse parla
Aimant philosopher et sachant l'importance
Du privilège indu que Dieu lui faisait là,
Elle dit : « O mon maitre, évite la jactance ;
» Si Dieu pour te parler s'est servi de ma voix,
» Pour instruire Israël, s’il a choisi la tienne,
» Nous sommes tous les deux égaux devant son choix.
» De ce jour mémorable afin qu'on se souvienne,
» Désormais, moi, ma race, et sa postérité,
» Nous voulons, en chemin, si ce désir nous hante,
» Nous arrêter et prendre un repos mérité,
» Etce, malgré l'insulte et la trique méchante.
» D'ailleurs qu'on prenne garde à l'archange irrité
» Qui pourrait être là. Si le baton sinistre
» Même ne l'atteignait, qu'on sache, en vérité,
» Que, sacrilège inique, il frappe son ‘‘ ministre ”. »
SALOMÉ
JALOUSIE
La fille de l'esclave est au palais d'Hérode.
« Lara, dit le monarque à la vieille qui rôde
Près du trône, en poussant sa fille aux seins menus,
« Approche et que l'enfant danse. » Pas ingénus,
Gestes ensorceleurs.... L'habile enfant minaude,
Ses pieds battent le sol ; sous son haleine chaude
Se gonflent ses beaux flancs. et ses petits seins nus
S'offrent fermes et durs, quand ses bonds contenus
Entrouvrent sa tunique aux boucles d’émeraude.
Ainsi qu un gai soleil réchauffe le vieillard,
L'ardent désir transperce Hérode de son dard ;
Trahi par ses veux fous quand le beau corps l'effleure
Sa fille, qui le guette, a surpris son regard.
Salomé songe : « [Il faut que cette esclave meure. »
IT
VENGEANCE
Celle qui livra Jean médite sa vengeance.
— 123 —
Quand la jolie enfant eut terminé sa danse :
« Petite, lui dit-elle, Aurore du Printemps
« Ta gorge s'est brûlée à danser si longtemps,
« Ce jus frais de citron te conviendrait, je pense.
« Et puis danser si bien mérite récompense,
« Prends ce collier d'onix, ces anneaux éclatants,
« Pour tes bras nus... Pourquoi ces gestes hésitants ?
« Comment, tu ne veux pas... mais refuser m'offense!
« Prends ces bijoux légers, j'en possède à foison !
« Et ces beaux cercles d'or pour dompter ta toison ;
« C'est celà... Maintenant goutons à ce breuvage. »
Mais la subtile enfant a flairé le poison,
Et, prompte, elle s'enfuit d'un bond de chat sauvage.
SE
— 124 —
LA REINE DE SABA
Voici Jérusalem. Faisant dresser sa tente,
La reine de Saba profite de l'attente
Pour recevoir les soins qu’exige sa beauté.
L'eau rafraichit son corps ; et puis, tout voile ôté, .
Elle se livre aux mains d'une habile servante.
Les plus rares parfums, les onguents que l'on vante,
Les atours dont le prix, l'éclat, la nouveauté,
Font valoir, à souhait, sa double royauté,
Sont pour elle assortis par une main savante.
Le henné, le cinabre, et le baume ou le fard,
Agrandissent ses yeux et rougissent ses lèvres;
L'esclave astucieuse est habile en cet art.
Se parant des joyaux de ses meilleurs orfèvres,
Elle peut du Monarque affronter le regard.
GEFSO
— 125 —
DAVID & LE PROPHÉTE NATHAN
Le prophéte Nathan, par son zèle incité,
Vint à David et dit : « Dans la même cité,
Deux hommes voisinaient : l'un pauvre et l'autre riche.
Mais celui-ci, malgré ses biens, était fort chiche ;
En grand nombre ses bœufs paissaient dans ses vergers,
Plus de neuf cents moutons occupaient ses bergers,
Le blé poussait en masse où passait sa charrue,
Il mettait son bonheur en sa richesse accrue.
Quant à l'autre, en raison de grands revers subis,
11 n'avait pour tout bien qu'une pauvre brebis,
Une douce brebis, bien blanche et bien gentille,
Qu'il soignait tendrement, aimait comme sa fille,
Enmensait à sa table, et de sa propre main
Nourrissait comme lui de laitage et de pain.
Or certain jour le riche apprit par un message
Que l'un de ses amis, s'arrètant au passage,
Arriverait bientôt, sous son toit, pour le voir.
Voulant fêter son hôte et le bien recevoir,
Il songea tout d'abord à choisir dans sa troupe
Quelque animal bien gras du‘dos et de la croupe,
Qui promit bonne chair. A l’avarice enclin.
Se ravisant, il prit la brebis du voisin,
Et, sans plus reculer devant cet acte inique,
1] la fit égorger par sa gent domestique.
Pour qu'elle en fit le mets offert au voyageur.
Et David s'écria : « Par l'Eternel Vengeur,
Ce riche a mérité la mort ! » — « Tu fus cet homme,
Lui dit Nathan, toi qui, pour égayer ton somme,
Fis saisir Bathshéba, femme de l'Hétien ;
Et certes ton forfait fut pire que le sien,
— 126 —
Livrant aux fils d'Ammon, ton serviteur Urie :
À bon droit sur toi-même éclatait ta furie,
Quand tu criais vengeance! » — À ces mots,dans son cœur,
David se reconnût un insigne pécheur,
Il dit : (D'après les Psaumes xLn1 ET Li)
Dieu ! Prends pitié de moi dans ta bonté,
Par ta miséricorde efface en moi mes fautes,
Lave-moi tout entier de mon iniquité,
Car je le sais, le crime est aujourdhui mon hôte!
J'ai péché contre toi, mais toi sois juste en ta rigueur,
Sois équitable en ta sentence ;
Pour que la vérité existe dans mon cœur,
Fais entrer la sagesse au fond de ma conscience.
Mon âme après toi soupire, o mon Dieu !
Comme la biche aspire à l'eau fraiche qui coule.
Mes larmes sont ma nourriture à toute heure, en tout lieu!
Ou donc est l'heureux temps, où précédant la foule,
Je m'avancais vers ta maison,
Je dansais devant toi, je chantais ta louange!
Mon péché, maintenant, accable ma raison ;
Crée en moi un cœur pur, que ton Esprit me change.
O Dieu ! Délivre-moi du sang versé,
Ma voix proclamera l'effet de ta miséricorde,
J'enseignerai ton but à ceux qui l'auront transgressé.
Je chanterai ton nom sur la flûte ou la corde.
S il n'était par toi méprisé,
J'offrirais, sur l'autel, le sang du sacrifice ;
Mais ce qui plait à Dieu, c'est un esprit brisé,
Et c'est un cœur contrit, touché par sa justice.
CE ©
CE CE PE MC CE ea
LES CONSÉQUENCES
D'UNE TACHE D’ENCRE
(1809)
par M. le Chanoine VERGNEAU
Membre résidant
) à nombre des Centenaires célébrés en France, pendant
Lx cette année 1925, il y a celui de la mort du pamphlé-
taire célèbre : Paul- Louis Courier.
Cette mort fut tragique, et, s'il faut l'avouer franche-
ment, assez peu glorieuse ; on aurait pu. sans inconvé-
nient, la passer sous silence. Avant d'en dire le nécessaire,
je veux vous entretenir de la vie de l'homme de lettres, et
tout particulièrement d'un incident qui, sans grande
importance en lui-même, eut pourtant les conséquences les
plus inattendues, les plus fâcheuses.
Paul-Louis Courier fréquentait aussi souvent que la
chose lui était possible, les bibliothèques publiques ; et il
lui arriva, par deux fois de barbouiller avec de l'encre, les
manuscrits qu'il compulsait : une première fois à Stras-
bourg, et j'ignore quelles furent les conséquences de sa
maladresse ; une seconde fois, à Florence, mais là, bien
loin que l'affaire allät toute seule, diverses circonstances
— 198 —
lui donnèrent une gravité exceptionnelle, que j'ai cru inté-
ressant de rappeler.
Disons d'abord que Courier était passionné pour le
Grec. Placé à quinze ans dans un établissement scolaire à
Paris, et devant y étudier les sciences en vue du service
militaire, il négligea ses professeurs de mathématiques,
Callet et Labbey, et prit des lecons de M. de Vauvulliers
professeur de langue grecque au Collège de France. Au
lieu de « piocher » ses livres de trigonomètrie et d algèbre,
il feuilletait les dialogues de Lucien et l'Zliade d' Homère :
« Je donnerais toutes les vérités d’Euclide pour une page
d'Isocrate, disait-il volontiers.
Lancé malgrè lui dans la carrière des armes. il n aban-
donna jamais ses auteurs favoris, et jusque dans la mêlée,
il trouvait le moyen de converser avec Zsocrate, Lucien,
Sapho et Longus. |
J'ai nommé ZLongus, c'était son auteur préféré : un
auteur dont on ne sait rien, sinon que, vivant au IVe
siècle de notre ère, il avait composé et publié un conte
charmant sous le titre : Daphnis et Chloé.
Parlant de cette œuvre plus licencieuse que vuaïve,
Sainte-Beuve l'appelle « le dernier mot pastoral de l’anti-
quité païenne ».
Daphnis et Chloé resta ignoré pendant tout le Moyen-
Age ; il courait le risque de l'être longtemps encore ; mais,
par bonheur pour lui, un exemplaire tomba sous les yeux
du plus charmant de nos traducteurs français : Jacques
Amyot, évêque d'Auxerre et précepteur des Enfants de
France. Amyot lut le petit roman grec, il l'admira, il le
traduisit et du coup le rendit célèbre pour toujours.
Cependant, notre Paul-Louis Courier jugea que la tra-
duction trop large n'était qu une « belle infidele » et il rèva
de l’affiner et de la rendre aussi parfaite que possible ; de
plus, elle avait une lacune assez considérable et il ne
désespéra pas de pouvoir la combler un jour.
a
— 129 —
Là-dessus. à la fin de 1807, ou au commencement de
1808, il se trouvait à Florence et visitait la fameuse biblio-
thèque connue sous le nom de la Laurentienne. Grâce à
une recommandation de Monsignor Marini et de l'abbé
Andrés, il obtint du bibliothècaire Francesco de Furia, de
pouvoir étudier à loisir le manuscrit grec contenant le
roman de Longus ; et en le parcourant, voilà que lui appa-
rait dans son intégralité, le passage dont on regrettait
l'absence dans toutes les autres éditions.
Sa joie fut grande ; mais il la cacha et, sans rien dire au
bibliothècaire, il se promit de revenir au plus tôt afin de
copier le précieux fragment.
L'occasion s'en présenta, deux ans après.
Après Wagram, juillet 1809, plus dégoûté que jamais du
fracas des batailles, même quand elles se terminaient par
la victoire, Paul-Louis Courier quitta brusquement son
corps d armée, sans prendre la peine de se faire autoriser;
et risquant d'être pris pour ce qu'il était en réalité, je veux
dire un déserteur, il passa d'Autriche en Suisse, de Suisse
en Îtalie, et, avec une impatience d'amoureux accourut à
Florence.
À peine arrivé, il se présente au domicile du bibliothè-
caire Furia. Avec celui-ci et un autre savant du nom de
Bencini il pénètre dans la Laurentienne. Le manuscrit est
apporté. Courier annonce aux deux Italiens son intention
de faire imprimer le texte de la pastorale conformément à
ce manuscrit.
« Cette édition, ajoute-t:il, ne pourra manquer d'être
favorablement accueillie, d'autant qu'elle fera connaître au
public tout un long fragment demeuré inconnu jusqu’à
présent » — Et quel fragment ? s'exclamèrent les deux
Italiens ? — Mais celut-ci, dit Courier, leur ML Li du
doigt telle et telle page de l'exemplaire. »
Or, le sieur Furia avait, pendant de longs mois, étudié
Je texte de Longus, et jamais il ne s'était aperçu que son
— 130 —
édition Florentine contenait ce qui manquait aux autres
éditions.
Lui apprendre ce qu'il ignorait et ce qu'il aurait dû
savoir, c était l'atteindre dans son prestige, le blesser dans
son amour-propre. (« Sa surprise fut extrême, écrivit Louis
Courier, et quand il eut reconnu que ce morceau n'était
pas seulement de quelques lignes, mais de plusieurs pages,
il me fit pitié, je vous assure. D'abord, il demeura stupide ;
vous en auriez peut-être ri, mais bientôt vous en auriez eu
peur ; car, en un instant, il devint furieux.
« Je n'avais jamais ou de pédant enragé; je l'ai vu ce
jour-là ; vous ne sauriez croire ce que c'est ».
Cependant, Furia dissimula comme il put tout ce qu'il
avait de dépit et de rancœur contre Courier ; et voilà que
ce dernier, par une étourderie dont il faillit souffrir, sa vie
entière, vint fournir des armes à son adversaire.
Il a lui-même raconté le fait.
« Pour marquer dans le manuscrit de Longus l'endroit
du supplèment, dit-il dans une lettre, j y mis une feuille de
papier, sans m'apercevoir que celte feuille était barbouillée
en-dessous. Ce papier s'étant collé au feuillet du manuscrit
y fit une tache qui couvrait une vingtaine de mots dans
presque autant de lignes ».
Il faut avouer que l'inadvertance du savant français
était regrettable ; mais dès que Furia vit qu'el.e venait à
point pour lui permettre de satisfaire sa rancune et son
désir de vengeance, il en tira bon parti.
Il commença par se plaindre et se lamenter très fort. « A
la vue d'un si horrible spectacle, disait-il plus tard avec
emphase, en parlant de la tache d'encre, — à la vue d'un
si horrible spectacle,un frisson glacé s'empara de tous mes
membres stupides, ma voix s'arrêta dans mon gosier ».
Elle n'y resta pas longtemps.
Elle s'en échappa, et ce fut pour faire retentir l'air des
plus terribles imprécations, parler de poursuites, ordonner
131 =
l'impression d’un factum dans lequel Courier était accusé
nommément d'avoir taché exprès le passage retrouvé de
Longus afin de s'en réserver l'usage.
Le pamphet publié sous forme de lettre, eut un énorme
retentissement Deplus, on exigea du coupablequ'il donnât,
par écrit, un aveu de sa maladresse ; le certificat quelque
peu infamant était ainsi conçu :
« Ce morceau de papier posé par mégarde dans le manus-
crit pour servir de marque, s'est trouvé laché d’encre ; la
faute en est à moi qui ai fait cette étourderie ; en foi de quoi
J'ai signé ».
CouURIER,
Ce 10 novembre 1809.
Un autre fait servit à corser l'affaire.
Florence appartenait comme capitale au Duché de
Toscane, et la grande duchesse d alors était la propre
sœur de l'empereur, Elisa Bonaparte. Celle-ci exprima le
désir de voir son nom figurer en tête d'une traduction dont
tout le monde parlait, et fit savoir qu'elle serait fière de
recevoir l'auteur. Même, un soir, dans un diner officiel, le
préfet, non sans maladresse, révèla aux convives la satis-
faction qu'éprouverait la duchesse si l'ouvrage lui était
dédié.
Mais Courier était irrité des tracas qu'on lui faisait subir
à cause de sa malheureuse tache d'encre ; trop fier aussi
pour se plier à des ordres même déguisés ; par ailleurs,
tout ce qui touchait de près ou de loin à Napoléon lui était
antipathique, il se refusa donc tout net à écrire la préface
qu'Élisa Bonaparte espérait de lui, et croyant se libérer de
toutes ces tracasseries qui l'agaçaient, il voulut brusquer
les choses.
Au lieu de s'adresser à Renouard qui s'était engagé à
imprimer le Daphnis à Paris, il alla trouver le libraire
Pietti et fit paraitre coup sur coup, à Florence, sa fameuse
— 132 —
édition grecque à cinquante-deux exemplaires, et une
édition française à soixante-quatre exemplaires.
Suprème imprudence !
Outré du manque de parole de Courier, Renouard, à la
date du 11 mai 1810, sous prétexte de se disculper d'avoir
été mêlé même de loin, au scandale de la tache d'encre,
adresse au comte Portalis, alors directeur général de la
hbrairie en France, un placet sous forme de plainte.
Le résultat de ces démarches fut un réve ! de toute
l'affaire. Furia et la Grande Duchesse aidant, il n:setrouva
pas, à ce moment, dans toute la Péninsule, de b'igand qui
fût recherché autant que Courier.
Mais où la chose devint menacçante et faillit tourner au
tragique,c est quand le nom de Paul-Louis, prononcé dans
le public, répandu dans les pamphlets et les gazettes
parvint à la connaissance du Ministre de Is guerre qui,
justement, se rappela que, depuis une année, il avait égaré
un officier dont le signalement était le même que celui de
Courier.
Aussitôt, de Paris, le général Gassendi écrivit au général
Sorbier qui commandait en chef l'artillerie de l’armée
d'Italie ; et la lettre ordonnait à celui-ci de rechercher Île
délinquant et d'exiger de lui des explications sur ce qu'on
appelait sa désertion.
Pendant ce temps, la saisie des exemplaires grecs et
français de la Pastorale était opérée à Florence, chez
Piatti ; et ce, sur la requête de Portalis.
Dans une extrémité aussi menaçante, le coupable jugea
prudent de s'éloigner de Florence. Il alla se cacher près de
Rome à Tivoli. |
Quelques jours après son arrivée, il écrivait à un ami :
« Je médite sous une tonnelle, à l'ombre de ces vignes
rousses et de ces glycines qui sont l'enchantement de ce
séjour. Oh: mon cher ami, les affaires sont bien plus
mauvaises encore qu'on ne vous l'a dit. J'ai deux ministres
RS =
CE,
— 133 —
à mes trouss:s8, dont l’un veut me faire fusiller comme déser-
teur, dont l'autre veut que je sois pendu pour avoir colé du
grec. ». Il ne fut ni fusillé, ni pendu.
Contre toute attente, l'affaire s'arrangea le mieux du
monde. Le général Sorbicr était un vieux brave incapable
de faire fusiller qui que ce füt. Il se contenta des explica-
tions plus ou moins acceptables que le chef d'escadron
voulut bien lui donner sur sa défection après Wagram,
Au général Gassendi, Courier adressa en même temps,
une longue et habile lettre, un plaidoyer plutôt, dans lequel
il soutenait sa bonne foi et disait que, s'il était déserteur,
c'était sans le savoir.
On le crut sur parole.
Les affaires militaires règlées du côté de Gassendi, ses
affaires de librairie ne tardèrent pas à l'être du côté de
Portalis.
C'est alors qu'il put souffler un peu ; mais, quoiqu'il
entreprit dans la suite, sa réputation d'homme agressif,
bourru, de pamphlétaire au surcasme virulent était établie
à tout jamais. À tout jamais, selon le mot plaisant d'Aker-
blad, Courier restait dans l'esprit public « éditeur mili-
taire qui a donné des coups de sabre dans le Longus ».
Lorsque, dans ses dernières années, il se retira en Tou-
raine et s y fixa, tout en cultivant ses vignes, il joua son
rôle dans la politique, et par des pamphlets spirituels qui
eurent grand succès, vexa de son mieux les hommes de
gouvernement. Singulier dans son style, il le fut plus
encore dans sa conduite.
Agé de quarante-deux ans, il épousa une demoiselle
Clavier qui n'en comptait que dix-huit; en prit à son
aise avec 14 discipline conjugale comme il avait fait avec la
discipline militaire. Son caractère diflicile iui fit beaucoup
d'ennemis, et pour en venir, de suite, à la catastrophe
finaie,un dimanche de juillet 1825, avant le coucher du
— 134 —
soleil, il tomba frappé d’un coup de fusil! dans son bois de
Larçay.
On accusa d'abord des innocents, croyant à une ven-
geance politique ; mais la bourre du fusil ayant été retrou-
vée, fut reconnue faite avec un des journaux de Courier :
le coupable était donc un de ses gens, et sa veuve accusa
sans hésiter le garde chasse Trémont qui, mis en jugement,
fut acquitté faute de preuves.
À en croire M. de Sainte-Beuve dans ses Causeries du
Lundi ce ne fut qu'au mois de juillet 1830 que le mystère
cessa et qu'il dut être clair pour tous que cette mort n'était
point un coup de parti, ni une vengeance politique, mais
quelque chose de plus simple et de plus commun, le guet-
apens et le complot de domestiques grossiers, irrités et
cupides, voulant en finir avec un maitre dur et de caractère
difficile...
Le meurtre de Courier avait eu un témoin innocent qui
resta longtemps inconnu, mais se révèla enfin.
« Une bergère du lieu, la fille Grivault, revenant avec
un jeune homme d'une assemblée de dimanche s'était
trouvée dans le bois, sous la feuillée, au moment du coup;
elle avait tout vu etn avaitrien dit. Mais cinq années après,
comme elle passait à cheval près du lieu funeste qu'elle
évitait d'ordinaire, et où un monument avait été élevé,
le cheval eut peur, fit un écart et faillit la renverser. En
rentrant chez son maitre, elle dit: « Mon checal a eu grand
peur, il a eu aussi grand peur que mot quand on a tué
M. Courier ». Ce premier mot, échappé sans dessein, en
amena d'autres et la justice obtint de cette fille une révèla-
tion entière. L'embarras était que le jeune homme qu'elle
désignait pour avoir été avec elle dans le bois, marié depuis,
niait tout et ne voulait reconnaitre en rien sa bergère de ce
temps-là.
« Pourtant la déposition de la fille Grivault, était trop
nette, trop circonstanciée, trop naïve pour qu'on püût en
— 135 —
douter. Le garde Trémont fut alors rappelé, non plus comme
accusé (il était couvert par sa précédente absolution), mais
comme témoin. Il avait vieilli en peu d'années, tourmenté
par le remords. Il comparut devant le juge; il n’avoua
d'abord qu à demi ; mais bientôt, pressé par les magistrats
et par sa conscience, il fit une déposition qui se rapprocha
de plus en plus de celle de la fille Grivault. Se faisant
ensuite accusateur, il déclara avoir été poussé au meurtre
par les frères Dubois, anciens charretiers de M. Courier,
et qui avaient à la mort de celui-ci plus d'intérêt que lui-
même. Cette accusation ne fut pas admise, et celui des
frères Dubois qui survivait fut acquitté par le jury à éga-
lité de voix. Trémont épuisé par une longue lutte et assiégé
de terreurs, sortit de l’audience en chancelant. Quatre
jours après, il mourait d'apoplexie sous le coup de son
effroi et de ses remords ».
D'autres détails ont été donnés par différentes revues en
cette année du centenaire : que ceux-là suffisent.
Quelqu'un a dit: Je veux êlre aimé pendant ma vie et
loué après ma mort.
Paul-Louis Courier fut-il beaucoup aimé pendant sa vie?
Mérite-t-1l d ètre beaucoup loué après sa mort? Que d'autres
jugent et se prononcent : ali judicent.
CAEN
RTE PT e PSS PRE PSS ET SAP PET
UN TRAITÉ
DE LA
CIVILITÉ PUÉRILE & HONNÊTE
au XVI Siècle
PAR M. le Chanoïne VERGNEAU .
Membre résidant
Din du traité en question est un des plus célèbres
humanistes de la Renaissance, un des plus féconds
écrivains du X VIs siècle : £rasme.
Il écrivit pour les savants, et ne dédaigna pas d'écrire
aussi pour ceux qui sont encore sur les bancs de l'école.
Parmi les ouvrages destinés à l'instruction et à la forma-
tion morale de la jeunesse, se trouve le Traité latin dont
je vais vous donner la traduction.
Quelques mots de biographie expliqueront comment
l'auteur fut amené à composer ce traité.
. Erasme naquit en Hollande, à Rotterdam, le 28 Octobre
1465. À neuf ans, il fut envové à Devanter, pour y faire
ses études. Doué d'une mémoire heureuse, il apprit par
cœur en peu temps les comédies de Térence et Horace tout
— 138 —
entier. Sa mère était venue à Devanter pour le suivre dans
ses études ; elle mourut, quand il n'avait que treize ans.
Le père mourut aussi, peu d'années après.
L'orphelin fut confié à des tuteurs qui ne lui laissèrent
que ce qu il leur fut impossible de mettre en poche. A leurs
sollicitations probablement intéressées, il entra d'abord
dans là maison des Chanoines réguliers de Sion ; d'où il
sortit pour entrer dans le monastère de Stein, du même
ordre. Là, avec un compagnon d'étude du nom d'Herman,
il s'appliqua à lire la plupart des grammairiens les plus
renommés. Il apprit même à peindre, et il représenta un
crucifix qu'on a trouvé à Delft, dans le cabinet de Corne-
lus Musius.
Une circonstance fit sortir Erasme de son couvent et le
lança dans le monde, ce fut l'offre du seigneur de Bergues,
évêque de Cambrai, l'invitant à venir faire partie de sa
maison. Erasme y consentit avec joie ; quelques années:
après, grâce à son protecteur, il obtint d'être boursier au
Collège Montaigu à Paris, collège alors très vanté pour ses
études de théologie : « les murailles mêmes, dit Erasme,
étaient théologiennes. » Mais le régime en était mortel.
Jean Standonnée, homme d'un bon naturel, mais d'un
jugement médiocre, et d'une austérité excessive, en avait
le gouvernement. Dur envers ses élèves comme pour lui-
même, il prenait plus de soin de leur esprit que de leur
corps, les nourrissant d'œufs pourris et de poissons gâtés,
jamais de viande, et les faisant coucher sur des grabats,
dans des chambres humides. Plusieurs jeunes gens en
étaient devenus fous, ou aveugles, ou lépreux. Notre élève,
de complexion délicate, ne put tenir à ce régime.
Il revint à Cambrai, puis, connu par ses lettres et quel-
ques écrits, il fut demandé pour donner des leçons ici et
là. En février 1497, la marquise de Weere l'appela près
d'elle, en son chäteau de Tournehem. Erasme s'y rendit
par un temps de neige affreux, et ne gravit pas sans peine
== 490
Ja colline où le château était perché. La première vue de la
marquise fut pour lui un enchantement. L'enchantement
dura peu ; la dame avait bien promis une pension de deux
cents livres, mais ruinée, paraît-il, par un beau damoiseau,
elle ne put faire honneur à ses promesses. Erasme alla
enseigner ailleurs. jusqu'en Angleterre et en Italie ; car il
ne détestait pas les voyages ; à ce métier de précepteur il
n'amassa point une grosse fortune ; du moins, il apprit à
connaître les enfants, et s'intéressa aussi bien à leur per-
fectionnement moral qu'à leur instruction ; et ce fut la
cause des écrits qu'il composa dans ce double but.
J'arrive ainsi à notre traité de civilité, publié en 1530 et
daté de Fribourg-en-Brisgau. (1) Il contient sept chapitres:
De corporis habitu, du corps, de sa manière d'être.
De cultu corporis, de l'habillement, de la parure du
corps.
De moribus in templo, de l'attitude qu'il faut garder
quand on est à l'église.
De conviviis, des repas.
De congressibus, des entretiens en société.
De lusu, du jeu.
De cubiculo, de la chambre à coucher.
Je m'excuse d'avoir à rapporter des détails qui, d'une
part semblent minutieux, et, d'autre part, ne s adressent à
personne d'entre nous : ils ont pourtant quelque intérêt,
dans la mesure où ils nous renseignent sur les conseils
que donnaient les précepteurs du XVI* siècle à leurs
élèves afin d'avoir, en eux, des enfants bien élevés.
Je me borne d’ailleurs, au premier chapitre : de corporis
habitu ; de la manière d'être du corps.
(1) Il est adressé au Jeune prince Adolphe de la maison de Vério
ea Zélande.
mure
L'auteur commence par les yeux, miroir où l'âme se
montre avec ses sentiments variés.
Veillez, dit Érasme, à ce que vos yeux aient une expres-
sion douce, respectueuse, honnèête,et non dure et farouche.
Arrèlés, fixes, ils annoncent l'elfronterie ; vagues et trop
mobiles, ils font soupconner un grain de folie ; ne regardez
pas de travers comme les méfiants et les roublards ; trop
grands ouverts, les yeux sont signe d'imbécillité; s'ils
clignotent, c'est marque d'inconstance; vous les tenez
immobiles, avec un air de stupéfaction ? alors vous êtes
comme sont les personnes ébahies, comme était dit-on,
Socrate, lui-même ; qu'ils ne soient ni trop vifs, trop
ardents, pareils à ceux d'hommes en colère, ni trop atti-
rants, trop câlins, pareils à ceux des individus dépravés et
sensuels.
Nombre de peintures anciennes nous représentent des
yeux à demi fermés ; on en remarque de tels chez certains
espagnols ; ils indiquent d'ordinaire, une âme tendre et
sensible aux charmes de l'amitié.
Il y a un poisson, la poulpe, qui change de couleur
suivant le lieu où il se trouve; ainsi convient-il de nous
adapter au milieu social que nous fréquentons. Parlant à
un interlocuteur, évitez de fermer l'œil, et ne vous rendez
pas borgnes vous-mêmes ; vous feriez penser aux thons,
poissons qui nont qu'un œil, et aux menuisiers dont la
coutume est de fermer l'un de leurs deux yeux pour mieux
voir si la planche qu'ils travaillent est bien droite.
Attention aux sourcils! quils soient bien étendus;
renfrognés, ils vous donneraient une expression mena-
çcante; trop abaïissés,ils feraient croire que vous méditez
de noirs projets ; trop relevés, on vous accuserait d’arro-
gance.
Quant au f'ont, quil soit sai, ouvert ; ilest alors l'in-
dice d'une conscience tranquille, d'une âme bonne et géné-
reuse ; plissé, ridé, il est un des signes de la vieillesse ;
..—
mobile, rechigné, il vous ferait comparer au hérisson, ou à
quelque autre de ces animaux qui dressent leurs poils ou
leurs plumes.
Venons maintenant au nez. Il arrive bien à quelques-uns
de l'essuyer avec leur robe ou leur chapeau, mais ce sont
des paysans mal appris; les poissonniers, les charcutiers
se mouchent avec le bras,le coude ou la main qu'ils passent
ensuite sur leur vêtement ; gardez-vous bien de les imiter ;
si, par hasard, vous vous êtes pressé le nezavec deux doigts
et que le résultat de votre effort est tombé à terre ; n'oubliez
pas de faire disparaître toute malpropreté avec le pied.
Laissez aux bilieux la facheuse habitude de soufller par les
narines ; de ronchonner, de ronfiler ; on la supporte cepen-
dant chez les asthmatiques dont l'haleine est courte et
qui ne peuvent respirer qu'en tenant la tête droite.
La nécessité vous force parfois à élernuer, et cela en
présence d autres personnes ; en pareil cas,détournez vous
un peu,et, l'opération faite, marquez vos lèvres d'un signe
de croix, puis, ôtant votre chapeau, saluez ceux et celles
qui vous ont fait des souhaits, remerciez-les et faites-leur
vos excuses. Si, à son tour, quelqu'un de la compagnie
éternue, cest presque un acte de religion que de le saluer,
et de se découvrir la tète quand d autres le saluent de leur
côté. Se faire un plaisir d'éternuer très fort, où à de nom-
‘breuses reprises pour montrer sa vigueur, est un jeu que
les personnes sérieuses ne se permettent pas. Mais,
parc2zque le soin de la santé passe avant les règles de la
civilité, gardez-vous bien d'arrèter les mouvements
commandés par la nature. |
Laissez à vos joues leur couleur naturelle; n'altérez pas
celle ci à l'aide de fards, de vermillon ; ne cherchez n1 à les
enfler, ni à les amincir ; les enfler, est Ie défaut des funfa-
rons, celui de Thrason dans une comédie de Térence ; les
amincir est le défaut des traîtres comme Judas.
Ne fermez pas les lèvres de façon à les tenir serrées, on
-
|— 149 —
dirait que vous craignez l'haleine des voisins ; n'ayez pas
la bouche grande ouverte, on vous prendrait pour un
hébèté ; les lèvres doivent se rapprocher doucement, sans
contrainte. C'est maïiséant de les avancer à la manière des
maquignons qui flattent un cheval en émettant je ne sais
quels sons inarticulés. Je n'ignore pas que les princes d'âge
adulte se permettent pareille contenance, quand ils se
trouvent au milieu d'un grand concours de peuple ; libre à
ces messieurs d agir comme ils l'entendent, mais, moi, je
n ai souci, dans ce traité, que de former l'enfance.
Vous avez une envie soudaine de baïller ; vousne pouvez
vous retenir, vous n avez pas le temps de vous détourner ;
prenez votre mouchoir, servez-vous en, et finalement faites
sur vos lèvres un signe de croix.
Il n'y a que les sots pour rire de tout ce qu'on dit, de
lout ce qu'on fait ; certains imbéciles, pourtant, ne rient
jamais. Un rire immodéré et qui secoue tout le corps ne
convient à personne, aux enfants moins qu aux autres; de
même un rire qui écarte violemment les lèvres élargit la
bouche et découvre les dents. Dans les moments de gaieté,
celle-ci apparait naturellement sur le visage, mais elle ne
doit pas aller jusqu'à déformer les traits, ce qui serait la
marque d une âme dérèglée. Laissez aux esprits frivoles,
légers, des expressions comme celles-ci : Ah / je me pâme de
rire : Ou : J'étouffe de rire; ou : je me meurs de rire! Si pour-
tant, il se présente quelque chose de si risible, que malgré
soi on est parti à des éclats d'une bruyante hiiarité, l'hon-
nêteté veut qu'on mette devant sa bouche soit la main, soit
une serviette.
Rire seul et sans raison aucune est, à bon droit, regardé
comme déraisonnable ; on doit alors s'excuser. et s'expli-
quer son enjouement intempestif, si l'on ne veut pas être
pour les autres un sujet de moquerie.
Ne vous mordez pas la lèvre inférieure avec les dents
supérieures, ni la lèvre supérieure avec les dents infé-
— 143 —
rieures ; cela manque de grâce ; évitez encore plus soigneu-
sement de promener votre langue sur les lèvres ; avancer
celle-ci comme si l'on voulait embrasser quelqu'un ne
paraissait pas déplaisant aux germains, à en croire certaines
peintures ; chez nous, c'est un geste déplacé. Quant à tirer
la langue à celui-ci ou à celui-là, par dérision, c'est incivil
au premier chef.
Ii en est qui ravalent leur salive, qui crachotent à tous
les trois mots, ne les imitez pas. N'imitez pas, non plus,
ceux qui, non par nécessité, mais par une mauvaise habi-
tude, toussotent en parlant ; ils ont l'air de chercher ce
qu'ils vont dire ; évitez tout bruit de gorge. toute expecto-
ration inutile, suivant en cela le conseil donné par le valet
Syrus à Clitiphon dans la comédie de Térence intitulée :
Le bourreau de soi-même. Dans le cas où vous ne pourrez
vous retenir de tousser ; ne le faites pas au nez de vos
voisins ; allez-y modérément et pas plus fort que ne l'exige
la nature.
Que vos dents soient nettes ; inutile de chercher à les
blanchir avec une poudre quelconque, comme font les
jeunes filles ; il y a du danger à se frotter les gencives avec
de l’alun et du sel; les laver avec de l'urine est une prati-
que qu'il faut laisser aux Espagnols. Si un peu de nour-
riture s’y attache et vous gêne, pour vous en débarrasser,
ne vous servez ni de votre couteau, ni de vos ongles, ni
d'un pan de votre habit mais employez un cure-dent ; par
exemple, une pointe de lentisque, ou un de ces petits os
qu’on emprunte aux pattes des poules ou des coqs.
Rien de salubre comme de se laver chaque matin à l'eau
claire ; et, par ailleurs, rien de laid comme une tête ébou-
riffée, mal peignée ; non qu'il faille s'attifer sur le modèle
des jeunes filles, mais il s'agit d'être propre, d'épargner à
sa chevelure toute invasion étrangère, et de n'avoir pas à
se gratter la tête quand on est en société.
Que les cheveux ne couvrent pas le front, ne descendent
— À44 —
pas sur les épaules ; s'amuser à en secouer les touffes est
ridicule ; les chevaux agitent bien leur crinière, ce n'est
pas une raison pour faire quelque chose d'approchant ; et
relever ses cheveux du front jusqu'au sommet de la tête à
l'aide de la main gauche est d'un fat plutôt que d'un
enfant modeste.
Ne courbez pas la tète jusqu'à l'enfoncer dans les épaules,
c est marque de paresse ; ne la renversez pas en arrière,
cest le signe d'une fierté qui n'est pas de votre âge ; ne la
tournez ni à droite ni à gauche, à moins que le cours de la
conservation ne motive ces mouvements, sinon, on vous
taxerait d'hypocrisie.
Les épaules doivent être tenues en équilibre et ne pas
ressembler aux antennes de navire qu'on voit s'incliner:
tantôt d'un côté tantot d'un autre. Îl importe de bien
régler, et de bonne heure, les diverses attitudes de votre
corps, sans quoi la nature est exposée à subir quelque
fâcheuse déformation ; c'est ainsi que les personnes allant,
d'ordinaire, tête baissée, finissent par devenir bossues ; et
celles qui inclinent la tête de côté et d'autre contractent
peu à peu une difformité quil n'est plus. possible de
corriger.
Debout ou assis, on doit observer une tenue décente ; je
sais qu'appuyer une main sur la hanche passe aux yeuxde
quelques-uns pour un geste élégant et convenant surtout
aux militaires, mais, en pareille matière, il faut considérer
non ce qui est admis par les écervelés, mais ce qui est
conforme à la nature et à la raison.
Suivent, dans notre auteur, des conseils, pratiques sans
doute, mais d'ordre intime, et que j'estime préférable de
passer sous silence, le Francais n avant pas le privilège du
Latin,
« Qu dans les mots bruce l'honnêteté ».
Érasme continue.
Quand on est assis, les genoux doivent être simplement
— 14 —
rapprochés, en sorte que les jambes n'aient pas à se croi-
ser, à se placer l'une sur l'autre ; quand on est debout, les
pieds doivent se joindre, contrairement à ce qu affectent
les fanfarons qui les écurtent plus ou moins.
C'était la coutume des anciens rois, étant assis, de relever
le pied droit et de l'appuver au flanc gauche, une telle cou-
tume nest plus de mise. En Italie, quelques individus,
mettent un pied sur l'autre, etsemblent parfois ne se main-
tenir que sur une jambe, à l'exemple des cigognes; ils
trouvent cela très honorable ; est-ce que cela conviendrait
aux enfants ? je l'ignore.
S agit-il de fuire la rérérence, la pratique varie avec les
différents peuples ; telle méthode qui est adoptée, ici, ne
l'est pas ailleurs. Les uns fléchissent les deux genoux
pendant que la partie supérieure du corps reste droite ou
ne s incline que légèrement. D'autres regardant cet usage
comme réservé aux femmes, absissent d'abord le genou
droit, ensuite le genou gauche, sans que la taiile ait à se
courber le moins du monde; un tel usage est recommandé
aux enfants chez les Anglais. En Gaule, le genou droit est
plié avec une inclinaison du corps aussi gracieuse que
chacun peut la faire. Mais là-dessus, nulle régle fixe ne
peut être imposée ; il n'y a qu à suivre les coutumes deson
pays.
La démarche ne doit être ni lente, ni précipitée ; lente
elle dénonce un tempérament flegmatique ; précipitée, un
tempérament emporté ; quant à se laisser aller dun côté
rt dun autre en se promenant, quant à se dandiner, il
faut abandonner cette allure aux soldats suisses et à ceux
qui se font une gloire de porter des plumes à leur chapeau,
cer on voit des magnats se complaire dans cette frivolité
Là prend fin le premier chapitre de notre traité,
10
— 146 —
Üne simple réflexion avant que ma lecture prenne fin
elle-même.
Rien de plus louable assurément que de vouloir former
l'enfance et la jeunesse à la bonne tenue, aux belles
manières, et de les mettre en garde contre tout ce qui est
inconvenant et grossier ; et on ne peut blämer ceux qui,
fravaillant dans ce but, entrent dans des détails qui nous
paraissent singulièrement méticuleux ; mais, il faut bien
l'avouer, quand on est lancé en pleine vie, qu'on se trouve
en contact avec tuute sorte de personnes, engagé dans des
affaires plus ou moins épineuses, on ne songe guère à
régler l'expression de ses veux, à surveiiler les moindres
mouvements de la tète, des épaules et des bras. Nos gestes,
notre attitude, sont commandés par les circonstances ;
l'essentiel est quon garde assez la maitrise de soi-même
pour agir,et se conduire toujours en homme, c'est-à-dire
en être raisonnable.
I].
Séance Publique du 17 Décembre 1925
PAPA PAPA PAT Tele lala ete SE ES
ALLOCUTION D'OUVERTURE
PAR
M. LESTOCQUOY
Président
— 2 20 À y ————
MEsDAMES, MESSIEURS,
32 séance annuelle de l'Académie d'Arras s'ouvre
4 traditionnellement par l’adieu funèbre qu'envoie notre
Compagnie à ceux de ses membres, titulaires, honoraires
ou correspondants, décédés dans l'année, et qui, de près
ou de loin, participèrent à ses travaux et à sa notoriété,
soit par des communications directes, soit par l'éclat d'un
talent universellement reconnu.
Parmi ces derniers, il faut citer particulièrement
M. Louis Noël, l'éminent artiste, décédé à Paris le
onze janvier dernier, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. Il
était membre honoraire de l'Académie depuis l'année 1887.
Il n'est pas un artésien qui ne connaisse quelques-unes de
ses œuvres. Le Musée d Arras,avant la guerre, possédait
une jolie Baigneuse en marbre de Carrare et la ville de
Bapaume s'enorgueillissait de sa statue de Faidherbe. Le
monument de David d'Angers, la Sainte-Philomène de la
cathédrale de Saint-Omer, les monuments de Monseigneur
— 150 —
Lequette, en l'Église de Notre-Dame-des-Ardents,à Arras,
de Monseigneur Lobbedev à Boulogne-sur-Mer sont des
œuvres absolument remarquables. Citons encore le buste
de M. le Sénateur Paris, celui de M. Ribot, l'ancien
Ministre, et tant d autres encore que je ne puis énumérer
ICI.
Ce fut un grand sculpteur et un ami toujours prêt à
rendre service.
Vers le début d'avril 1925, nous avons eu le regret
d'apprendre la mort de M. Boulangé, ancien officier de
marine, élu membre titulaire de l'Académie en 1897. Son
éloignement d'Arras, après la guerre, l'obligea, confor-
mément à nos statuts, à devenir membre honoraire.
M. Boulangé nous a naguère communiqué d'intéressantes
données sur l'histoire de la marine, sur la balistiqueetsur
la construction des cuirassés.
Les Académies, outre les médailles qu'elles décernent
aux auteurs de poëmes, d'ouvrages de littérature, de mono-
graphies historiques, comme ce sera ici le cas tout à
l'heure, peuvent en général, en vertu de donations qui leur
ont été octroyées, distribuer en espèces des prix spéciaux
pour certains ouvrages, dignes de récompenses, ou des
prix de vertu dans le but d'aider légèrement, il faut ledire,
des familles nécessiteuses et méritantes.
Jusqu'à l'heure actuelle l'Académie d'Arras pouvuit
disposer de deux prix dont les titulaires sont proclamés,
s'il va lieu, lors de chacune de nos séances annuelles.
oo einem “ee Se OGNMPMENEE
— 151 —
D'abord le prix Braquehay, dont le créateur a instituéune
rente de quatre cents francs, qui doit être décernée aux
auteurs des meilleurs ouvrages historiques, archéologiques
ou autres, concernant Montreuil ou la partie de son arron-
dissement ayant ressorti de la Picardie ; ensuite Île prix de
vertu, dont le fondateur anonyme a donné en 1920, par
l'intermédiaire de M. Leroy, maire d'Arras, les arrérages
d’une somme de dix mille francs pour être attribués annuel-
lement à des personnes ou à des familles qui se seront
particulièrement distinguées par leur dévouement à la
jeunesse, spécialement à l'enfance.
Depuis notre dernière séance annuelle, les petits rentiers
que nous sommes vont devenir des propriétaires de biens
fonciers. Par acte notarié, en date du 22 décembre 1924,
M. le Prince de Béthune nous a fait donation de la ferme
de Baraffles et des terres qui en dépendent, d'une conte-
nance de plus de quatre-vingt-sept hectares, ainsi que des
Bois de Nielles-les-Bléquin, d'une contenance approxima-
tive de quarante hectares.
J'extrais de l’acte de donation les conditions spéciales
suivantes qui montrent le but qu'a poursuivi notre Collègue
(car M. le Prince de Béthune est membre honoraire de
notre Compagnie) :
L'Académie donataire devra, chaque année, dans le
courant du mois de Mars, arrêter le compte exact des
recettes et dépenses concernantles immeubles donnés dans
le cours de l'année précédente.
Les revenus nets annuels de l'ensemble de ces immeubles
devront être divisés en deux parts :
La première part, comprenant un quart desdits revenus
nets, sera attribuée définitivement à l’Académie donataire
qui l'emploiera comme bon lui semblera, mais exclusive-
ment à des œuvres de bienfaisance et d'assistance de son
choix ;
— 452 —
La seconde part, comprenant le surplus desdits revenus,
soit trois-quarts, devra être distribuée par les soins de
l’Académie, chaque année, en allocations attribuées à des
personnes choisies parmi celles que l'adversité aura rédui-
tes à une condition précaire et qui se seront montrées Îles
plus méritantes par leur dévouement à leurs parents ou à
d'autres personnes, par les soins donnés à leurs propres
enfants et à l'éducation de ceux-ci pour en faire de braves
gens ayant de bons sentiments. Ces personnes devront être
recherchées exclusivement : Pour la moitié au moins dans
la ville même de Béthune, et pour le surplus dans les com-
munes de Hersin-Coupigny, Hesdigneul-lès-Béthune ou
Rebreuve-sous-lès-Monts, anciennes possessions de la
famille de Béthune.
Un Comité Consutatif recherchera les candidats aux
allocations, fera toutes enquètes nécessaires et présentera
les candidatures à l'Académie.
Chacune des allocations sera décernée aux bénéficiaires
avec la mention « En souvenir de la famille des Princes de
Béthune Hesdigneul. »
M. le Préfet du Pas-de-Calais a transmis, le 27 Juillet
1935, l'acte de donation à M. le Ministre de l'Intérieur.
Nous n attendons plus que la décision du Conseil d Etat.
M. Hippolvte- Marie Dieudonné Henri: Maximilien,
Prince de Béthune, est le petit-fils d Eugène-Henri-François
Léon, Prince de Béthune-Hesdigneul, lieutenant général,
né à Saint-Omer le 30 Juillet 1736, élu membre de l'Acadé-
mie d'Arras en 1765 et déc'dé le 29 Juillet 1820 à Saint-
Germain-en-Lave. [l descendait de cette ancienne famille
de Béthune, qui a donné à la France le grand Sully, le
ministre de [enri IV.
Grâce à la générosité de M. le Prince de Béthune,
auquel nous offrons toute notre reconnaissance pour le
choix qu'il a bien voulu faire de notre Compagnie, nous
— 453 —
allons, si nos prévisions se réalisent, pouvoir, comme
d autres Académies, comme l'Institut de France, délivrer
des dons aux pauvres du département du Fas-ie-Calais.
Nous en acceptons les charges et nous serions très hono-
rés, car nous sommes gourmands et l'appétit vient en
mangeant, si quelque nouveau donateur suivait l'exemple
de M. le Prince de Béthune.
Je viens de parler de l'Institut de France et cela me fait
penser tout de suite à l'élection à l'Académie des Sciences
Morales et Politiques de notre Collègue vénéré, Monsei-
gneur l'Evèque d'Arras. Nous avons été ravis, mais non
étonnés,— ravis, parce que le choix, fait de l’un denous pour
participer aux travaux de la plus illustre des Compagnies
de France, ne peut que rejaillir sur l'Académie d Arras, —
non étonnés, parce que tout le monde a écouté, a lu eta
médité les paroles ou les écrits de l’auteur du Prèétre et de
tant de mandements, de conférences ou de discours où,
pensant à l'union des Français dans la guerre et dans la
paix, il a voulu le rapprochement de ceux qui sont pauvres
et de ceux qui possèdent. C'est une œuvre sociale qui a été
accomplie là et qui portera ses fruits. C'est une œuvre
sociale aussi qui a été accomplie dans la Commémoration
des morts de la grande Guerre à Notre Dame-de-Lorette
et qui a poussé le gouvernement de la République à décer-
ner, en récompense de ses vaillants efforts, la Croix de la
Légion d'Honneur à sa Grandeur Monseigneur Julien.
Mesdames et Messieurs, nous vous remercions d'avoir
bien voulu assister à notre réunion. Nous sommes recon-
— 154 —
naissants à M. le Préfet du Pas-de-Calais d’avoir bien
voulu prendre aujourd'hui contact avec nous, renouvelant
ainsi son geste de l'an dernier.
Nous remercions aussi M. le Chef de Bataillon Muselet,
aujourd'hui faisant fonctions de Commandant d'Armes
d Arras, d être venu à cette séance et d'avoir bien voulu
représenter notre belle garnison : qu'il soit le bienvenu
parmi nous!
HARAS
CS RCE CSROSS DES ES à
Rapport sur les Travaux de l'Année
PAR
M. TIERNY
Secrétaire-Ad joint
De
MESDAMES, MESSIEURS,
EN otre séance publique de l'an dernier fut consacrée, on
SN peut le dire, au culte des fleurs —n y recevions-nous
pas en effet celui de nos concitoyens qui a su le mieux en
pénétrer les mystères et en apprécier les charmes ?
Pendant quelques instants, trop courts à notre gré, nous
nous sentimes bercés par le langage mélodieux et prenant
dans lequel M. Poiret nous faisait mieux sentir les beautés
de la nature et des fleurs qui en sont l'expression la plus
gracieuse et la plus variée. M. Lennel répondant au réci-
piendaire, n'eut pas de peine à nous convaincre que s'il
n adoptait pas le rythme et la mesure du vers, cet amant
des fleurs, succédant à un poëte, avait lui aussi l'âme
poétique. .
Notre Secrétaire-général eut la coquetterie de mettre
son rapport sur les travaux de l'année à l'unisson de la
journée, en y répandant des fleurs avec une grâce et un
à propos que nous n'avons pas oubliés. Chacun de nous
— 156 —
reçut la fleur appropriée à son genre de travail ; il y eut
même des violettes pour récompenser l'humilité de ceux
qui n'avaient rien fait.
A l'Académie les années se suivent et ne se ressemblent
pas, ce qui est heureux lorsque comme dans un instant,
nous retrouvons le talent sous des formes nouvelles, ce qui
l'est moins lorsque le rapporteur ne possède plus Îles
ressources géniales de son prédécesseur de l'année précé-
dente, qui s entendait si bien à donner à chaque fleur de
son bouquet le langage qui convenait, unissant d'une
façon merveilleuse la science du botaniste au talent litté-
raire le plus pur.
Les travaux de l'année sont assurément en eux-mêmes
des plus intéressants et vous prendriez, n'en doutez pss, le
plus vif intérêt à les suivre. Mais je ne puis malheureuse-
ment vous en donner qu'une très pâle idée dans les courts
instants qui me sont accordés pour résumer une annèe du
travail de l'Académie. Essayons cependant.
Puisque les fleurs étaient à l'honneur l'an dernier,
donnons-leur au moins les prémices dans cet exposé et
remettons en scène celui qui les connaît si bien et qui les
aime tant. M. Poiret qui n'avait pas attendu sa réception
publique parmi nous pour v faire œuvre utile, nous avait
entretenus l'an dernier d'un sujet éminemment pratique
mais dépourvu de poësie (les maladies de la pomme de
terre). Il a su nous montrer depuis que le sens des choses
pratiques ne l'empêche pas de s'élever aux plus hautes
cimes de la poësie (Flores fructibus addit), il est un savant
doublé d'un poëte. Comme suite de son remarquable
discours de réception, il a célébré l'éclosion du dernier
printemps par une causerie sur les «Fleurs du Printemps».
D men RES
=.1607
M. Poiret, nous dit le compte-rendu, a traité le sujet en
fervent disciple de Flore, transportant son auditoire dans
les jardins et les vergers rajeunis par la floraison des
péchers et des pommiers, dans les prés verdoyants, sur les
coteaux dorés par les genêts, dans la Forêtavec ses jonchées
de muguet et ses tapis d'anémones.…. faisant ainsi respirer
à ses auditeurs la joie du divin printemps.
Je m'en voudrais de ne pas avoir fait passer au milieu
de vous ces effluves carressants du printemps dont on
savoure particulièrement la douceur au milieu de nos
frimas d'hiver.
Nous devons aussi à M. Poiret une étude sur les arbres
nains du Japon dont quelques spécimens ont pu être exa-
minés à l'Exposition des Arts Décoratifs. La culture des
arbres à développement retardé et particulièrement des
arbres fruitiers en pots est actuellement en honneur.
L'exiguité des intérieurs parisiens ne peut manquer de
favoriser cette mode et bientôt chacun voudra s offrir dans
son salon un verger en réduction et passer à table à ses
hôtes des fruits à cueillir sur l'arbre. Ce n'est pas la
première fois que notre vieille Europe aura cherché ses
inspirations en Orient.
Restons-yÿ encore un instant et du Japon passonsenChine
avec M. le docteur Vaillant qui parait connaître à fond les
mœurs de ce pays qu'il a visité. Il nous en montre les
habitants sous un aspect moins antipathique que nos pré-
jugés habituels. Le Chinois a un profond respect du père
de famille et de l'autorité en général. Voilà, n'est-il pas
vrai, un bel exemple que nous aurons profit à imiter? Mais
son infériorité réside dans une ignorance complète des
sciences. Dans ce domaine il ne se laisse guider ni par le -
— 158 —
raisonnement ni par l'expérience, ce qui empêche la civili-
sation chinoise de se confondre avec la nôtre. C'est sans
doute la raison qui nous fait appeler « chinoises » les cho-
ses qui dépassent notre entendement.
Malgré tout mon respect pour la science authentique, et
en toute humilité, je serais tenté de ranger dans cette caté-
gorie les théories fort à la mode sur la relativité que
M. Dupret a bien voulu nous exposer. Qu on ne me reproche
pas de manquer de respect à la science ; je ne fais en
m'exprimant ainsi que rendre hommage au principe de la
relativité : les idées ne sont-elles pas relatives aux esprits
qui tentent de les assimiler et je ne fais que reconnaitre l'in-
suffisance du mien devant la hauteur des principes qui le
dépassent ?
Je rends d'ailleurs très volontiers hommage à la manière
à la fois simple et attrayante dont notre Collègue nous a
présenté ces données de la haute culture scientifique. Ilest
toujours intéressant aussi de suivre partout le mouvement
des idées et tel est bien le rôle d'une académie. Et puis ces
théories nouvelles ont l'avantage de nous rappeler quil
existe au dessus de nous le domaine infini de l'absolu qui
se dérobe à notre intelligence et que nous sommes forcé-
ment enfermés dans les conceptions finies de l Espace et
du Temps de la même manière que notre âme est liée à
notre corps.
M. Jardel, avec autant de succès, a traité de la composi-
tion de la matière, insistant surtoutsur la partrevenant aux
électrons et faisant ressortir un rapport entre la composi:
— 159 —
tion de la matière et la radioactivité. Il croit voir une
analogie entre le mouvement de la matière et le système
céleste, ce qui s’accorderait avec l'unité qui semblese déga-
ger du plan de la Nature.
Le Général Leleu ne pouvait manquer de nous intéresser
on nous faisant participer à ses connaissances d'Histoire
militaire, surtout quand elles se rapportent à notre région.
Ce fut donc une grande satisfaction pour nous de l'enten-
dre parler de la « côte de fer », partie de notre littoral qui
servit de base à Napoléon dans la préparation de l'expédi-
tion projetée par lui contre l'Angleterre. Il n'était pas le
premier conquérant qu'elle eût tenté. César s'y était égale-
ment appuyé dans le même dessein. Tous deux avaient
été vaincus dans leur entreprise téméraire, moins par les
hommes que par les éléments.
C'est encore de notre Artois qu'a bien voulu nous entre-
tenir M. le Vicaire général Guillemant en nous présentant,
avant mème qu'ils ne fussent édités, quelques chapitres de
son volume de la vie de Monseigneur Parisis, l'Évêque
d'Arras.
I} nous donne d'abord un aperçu bien vivant du précé-
dent règne épiscopal si remarquable par sa durée, les
difficultés qu'il avait rencontrées dans la reconstitution du
culte et du corps ecclésiastique au milieu des ruines laissées
par la Révolution etenfin par l'éminente personnalité du
Cardinal de la Tour d'Auvergne.
M. Guillemant nous montre l'Évèque de Langres
acceptant le poste qui lui était offert, après une certainehési-
— 1 —
tation, sur les instances du Garde des Sceaux, de tous les
députés du Pas-de-Calais et sur les conseils de ses amis,
puis faisant son entrée dans sa nouvelle ville épiscopale et
dans sa cathédrale au milieu d'une réception fastueuse
organisée avec le concours des autorités civiles et
religieuses.
Puis vient le récit des tournées pastcrales qui sillonnent
constamment le diocèse et qui permettent à l'auteur de
faire ressortir en mème temps que l'inlassable activité et
la puissante autorité de l'Evèque, les mœurs et l'esprit de
notre pays à cette époque, l'empressement des populations
et des autorités à l'égard de la religion et de ses ministres,
le tout agrémenté de traits nombreux qui donnent de la vie
à la narration. Nous assistons au développement de la vie
paroissiale que prend à cette époque la ville de Boulogne
laquelle voit naître coup sur coup trois églises dans des
quartiers aujourd hui si populeux qu'on s'imagine diffici-
lement qu'ils aient pu en être privés à une époque relative-
ment récente.
En résumé c'est une époque et non des moins intéres-
santes de notre histoire locale et régionale qui revit à nos
yeux dans cette biographie remarquable.
M. le Chanoine Vergneau n'a pas ralenti cette année son
zèle habituel à nous instruire en même temps quà nous
charmer. Et cependant il eut pu invoquer une excuse très
valubie pour diminuer l'importance de ses travaux acadé-
miques. Notre aimable et distingué Collègue s'est trouvé
éloigné de notre Compagnie au débu delhiver dernier par
des épreuves de santé. [l en est très heureusement sorti et
nous est revenu avec une ardeur nouvelle, Ses relations
momentanées avec l'art chirurgical l'ont amené à en
rechercher les origines. Ses sources parailront discutaebles
— 161 —
aux maitres de la Science, mais comme il est avant tout
homme de lettres, c'est dans les œuvres de Virgile qu'il a
voulu les trouver : et il trouve en effet dans l'Enéide un
chirurgien éminent, descendu en droite ligne de l'Olympe
qui, par l'effet d'un baume mystérieux guérit la déesse
Vénus d'une blessure reçue de Diomède. Ce ne fut certai-
nement pas pour l'avantage du pauvre monde qui eut tant
à souffrir des traits empoisonnés de la déesse ; ce voisi-
nage de la mythologie et de la science n'en offre pas moins
un contraste piquant.
Si l'on peut trouver dans le domaine imaginatif des
relations entre la mythologie et la médecine, il en existe
de très réelles entre la littérature et les évènements poli-
tiques. C'est ce que M. Vergneau nous a démontré dans
son étude ‘‘ Sur l'influence de certaines œuvres littéraires
au point de vue moral et social”. Il donne à titre
d'exemples la traduction par Amyot des Vies de Plutarque
en 1559, qui en remettant en honneur Îles héros de l'Anti-
quité imprima un tour nouveau au génie de cette époque ;
la ‘‘ Satyre Ménippée” qui, en achevant de discréditer la
Ligue par le ridicule, facilite l'avènement au trône d'Henri
de Bourbon; les œuvres de Rousseau et leur influence
considérable sur l'orientation des esprits et l'évolution du
Droit public ; les chansons de Béranger qui par leur ton
satyrique contribuent à la chute des Bourbons pour
réveiller ensuite dans les esprits le souvenir de l'épopée
Napoléonienne. Une incursion rapide dans les pays
étrangers permet à M. Vergneau de faire les mêmes obser-
vations à propos des œuvres de Cervantès en Espagne et
Butler en Angleterre dont la verve s'exerça respective-
ment contre la Chevalerie et contre les Puritains.
Dans une autre étude, notre savant Collègue transporte
dans le domaine de l'Art les observations qu il nous a faites
à propos de la Littérature. Il nous montre le tableau
d'Eugène Delacroix ‘‘ la Journée du 27 Juillet 1830"
{1
— 169 —
exposé au Louvre, marquant l'avènement du réalisme dans
la peinture, tendance qui se trouve en harmonie avec les
idées libérales de l'époque.
Je ne veux pas quitter M. Vergneau sans noter aussi
son récit de l'ambassade de l'abbé de Saint Waast, Jean
Serrazin, auprès du roi Philippe II à Madrid, en vue
d'assurer ce prince de la fidélité de ses sujets d'Artois et
de solliciter un corps de troupes pour garantir la province
contre les hostilités de la France et les dangers des trou-
bles religieux. La France semble-t-il n'était pas toujours
une voisine commode à cette époque et ne s'inspirait pas
encore de l'esprit de Locarno. Avec beaucoup d'esprit
l'auteur nous fait suivre son abbé et sa suite nombreuse à
travers les péripéties, les aventures et même les dangers
que comportait à cette époque un voyage à l'étranger.
Nous les quittons à la Chapelle de Notre Dame du Bois.
lez-Arras que nous croyons pouvoir situer près de la
- demeure du Prévot de Saint Michel, à Saint-Laurent-
Blangy. Ils sont venus s'y acquitter des vœux qu'ils
avaient formés au milieu des périls et des émotions de
leur long trajet.
C'est là que je prendrai congé de M. Vergneau en
m'excusant auprès de lui de n'avoir pas été complet dans
l'éaumération de ses travaux académiques. Notre Collègue
est un narrateurintarissable, auquel nous devons beaucoup
de reconnaissance et les lectures qu'il nous a déjà faites
depuis notre rentrée permettent de prévoir qu'il oecupera
encore une large place daus le rapport de l'an prochain.
*
«x +
S'inspirant d'un sens indiscutable de l'actualité, notre
ancien Président, M. Sens, a voulu nous donner un aperçu
historique de l'institution religieuse du Jubilé fondée en l'an
1300 par le pape Boniface VIII et qui constitue le rappel
— 163 —
d'une tradition juive. Le but en est d'amener les foules aux
pieds du St-Père dans le courant d'une année déterminée
par lui, comme cest le cas pour celle qui va s achever. Le
Jubilé qui,suivant l'usage actuellement adopté, est célébré
à l'expiration de chaque période de vingt-cinq ans, s'est
reproduit au cours des siècles passés à des intervalles plus
ou moins longs, avec tendance à se répéter plus fréquem-
ment sous la réserve des évènements politiques qui sont
venus parfois en troubler la périodicité, ce qui fut le cas
pendant le règne pourtant très long du pape Pie IX.
M. Sens, dans un récit plein d'intérêt, fit ressortir les
traits particuliers qui marquèrent chacun des jubilés et
illustra son étude par l'exhibition de gravures et de médail-
les commémoratives.
#
+ +
Depuis que M. Pilat, naguère notre barde attitré a, par
suite de son changement de résidence, abandonné son
fauteuil de membre résidant, ou ne s'exprime plus qu'en
prose à notre Académie, sauf les jours où il veut bien nous
faire l'envoi gracieux et toujours apprécié de quelques vers
de sa façon. Mais si personne parmi nous, n'adopte
plus le rythme qui caractérise la langue des dieux, il en
est qui savent faire vibrer la prose elle-même par la poésie
dont leur âme déborde. Je vous ai cité tout à l'heure le bel
exemple de M. Poiret ; mais nous ne devons pas dans cet
ordre d'idées omettre le nom de M. Sion. Ce Collègue nous
a donné au cours de l’année une série de fables en prose,
d’une inspiration élevée, remplies d'aperçus philosophiques
dans lesquels il met en scène des animaux, leur prétant
les sentiments et les faiblesses de l'homme et faisant
ressortir de leurs propos et de leurs actes des conclusions
de haute moralité.
— 164 —
Mes Collègues m'excuseront de n'avoir pas tout dit dans
ce rapport et d'avoir laissé dans l'ombre quelques-uns de
leurs travaux. La moisson qu'ils m'apportent est tellement
abondante que je ne puis en soulever toutes les gerbes
sans ployer sous le fardeau. 1] en est une encore que je
conserve pour la fin ; elle servira de couronnement à cet
ensemble de productions très variées que je me suis plu à
détailler devant vous.
Je veux vous laisser sous une impression d'amour de
notre vieille Cité et pour cela vous parler en terminant de
la relation historique faite par M. Viltart de la vieille
chanson de la fête d'Arras. Ce vieux refrain de Colas et
Jacqueline que le carillon du Beffroi modulait à toutes les
heures, réjouissait nos cœurs de citoyens d'Arras et main-
tenant encore il nous semble en entendre le murmure, de
même que nous ne pouvons après dix ans de disparition,
nous défendre d'un geste instinctif qui nous porte à
chercher l'heure à l'horloge de notre Beffroi.
Or, cette chanson a son histoire authentique que nous
fûmes heureux d'entendre de la bouche de notre Collègue.
Elle remonte à 1812 et reparait chaque année jusqu'en 1852
avec des variantes du même auteur qui nous décrit les
phases successives de la vie du couple divertissant. Nous
voyons les deux époux faisant leurs préparatifs pour aller
à la fête d Arras dont ils demeurent à tous les âges de leur
vie les fidèles pélerins. D'abord ils s’y rendent légers et
guillerets, puis les soucis de la famille y apportent quelques
obstacles facilement surmontés et enfin quand leurs vieilles
jambes ne peuvent plus les porter, la légendaire « carrette
à baudet » les y conduit.
[ls terminèrent leur existence à Monchy-le-Preux. Leur
biographe qui s'appelle Montigny, matelassier — un nom
bien connü dans cette profession — s'éteint en même temps
qu'eux. Mais un autre chansonnier reprend la tradition
l'année suivante et fait ressusciter les deux intéressants
— 165 —
personnages dont nous entendons encore chaque année
les fantaisies dans un patois pittoresque.
Qu'ils vivent donc ces braves gens ! Leur langage n’est
assurément pas un modèle d'anthologie; mais il a le mérite
d'évoquer en nous un passé toujours cher et de réveiller
dans nos cœurs des souvenirs d'enfance auxquels tant
d'affections viennent se rattacher !
Et puis n'est-il pas bon parfois de descendre des sommets,
de sortir de notre tour d'ivoire, de nous méler au bon
peuple en lui montrant que nous ne sommes pas indiffé-
rents à ses plaisirs moins raffinés ? Les troubles sociaux
ne proviennent-ils pas en grande partie de l'ignorance
réciproque et de la séparation des différentes classes ?
Qu'ils vivent et qu'ils continuent à chanter pour nous
permettre d'attendre plus patiemment le relèvement de
notre vieux Beffroi dont la reconstruction se poursuit —
nous l'espérons du moins — mystérieusement derrière des
palissades qui nous cachent les travaux. Une joie faite
d'espérance remplira nos cœurs quand nous verrons ses
pierres dominer leur enceinte de bois et apparaitre à nos
yeux. Ce sera le présage du bonheur complet, de celui que
nous éprouverons quand le Lion dressera de nouveau sa
tète altière au sommet de l'édifice et que nous entendrons
le carillon lancer les joyeuses notes de la chanson de la fête
d Arras.
*.
L'Académie décerne cette année le prix de vertu de
500 francs à Mademoiselle Eléonore Pierret, née à Arras
le 11 septembre 1849, y demeurant rue du Coclipas, n° 14.
Cette personne, très laborieuse, a réussi, par son dé-
vouement à assurer l'éducation de deux nièces, orphelines
dès leur Jeune âge.
TS STI TT CTI
DISCOURS DE RÉCEPTION
DE
M. le Chanoine Abel BARBIER
Membre résidant
—— #0 ——
MESDAMES, MESSIEURS,
vernis des centaines d'années qu'il y a des Académiciens
2 et qui sont humbles, à Paris et en Province, ils ont
épuisé, sous la coupole et sous les lustres, la variété, pour-
tant infinie, des mots et des formules par lesquels on est
convenu de montrer qu on a des sentiments modestes sur
soi-même et,sil y a lieu, sur ses propres ouvrages. Si
bien, Messieurs, que pour apporter du nouveau dans cette
assemblée, il ne suffit pas seulement d'être humbles, comme
vous l'êtes, ni d'affirmer qu'on le soit, comme tous vous le
fites si finement, le vrai moyen — et qu'on n'avait sans
doute pas encore trouvé, jusqu'ici, parmi vous, Messieurs,
cest à la fois d étre humbles et d'avoir des raisons de l'être.
Je me flatte de vous apporter cette nouveauté dont je
sais bien qu'elle est un maigre titre à m'enorgueillir.
Je crois que j'ai eu ma première grande tentation de
vanité le jour où vous m'avez fait le délicat honneur de me
recevoir dans votre illustre Compagnie ; j y ai résisté peut-
être, mais aujourd hui, devant vous et devant cette bril-
— 16 —
lante assemblée, la mème tentation revient ; je ne suis pas
sûr que je ne sois pas en train d'y succomber.
Je pense, voulant m'expliquer votre indulgence, que
votre goût pour les choses de l'esprit, vous a disposés à
tourner vos bienveillants regards vers quelqu'un qui s'est
adonné depuis toujours à l'enseignement et qui, des qua-
rante années de sa vie consciente n'a fait que deux parts,
l'une pour apprendre lui-même, l'autre pour apprendre
encore certes et réapprendre, mais aussi, dans la mesure
de ses movens, pour apprendre aux autres.
Nos Saints Livres — excusez ce recours aux textes
bibliques, chez un esprit plus orienté vers l'éloquence
sacrée que vers l'académique — nos Saints Livres ont de
bien consolantes promesses pour les professeurs. « Ils
brilleront, disent-ils, comme des étoiles, pendant toute
l'éternité : quasi stellae in perpetuas aeternitates ; comme
des étoiles! on ne précise pss de quelle grandeur, mais
comme des étoiles cependant. Ces lumineuses perspectives
sont pour plus tard. Cette béatitude posthume dont ils ont
la promesse les console de n'être souvent, en ce monde,
que des lumières qui brillent dans les ténébres. Peut-être
avez-vous voulu donner à l'un d'eux une compensation
terrestre, un avant-goùût et comme une rallonge de l'autre
immortalité. Je vous en remercie Messieurs, et si je ne
craignais, en suivant le jeu de mes métaphores, de tomber
dans le style précieux où il est si souvent question d'astres,
je vous dirais que j'éprouve une grande fierté, — n'étant
pas encore une étoile — de me sentir au moins, par votre
bienveillance et en siégeant au milieu de votre brillante
Compagnie, devenir comme une manière de planète et qui
recoit de vous le plus pur de son éclat.
Mais peut-être aussi — autre avantage précaire — élais-
je prédisposé par le nom que je porte, et qui eut sa célé-
brité parmi vous, dans un passé qui n'est pas encore très
éloigné — à obtenir vos sympathiques suffrages. Je me
— 169 —
souviens de ce temps où vos réunions solennelles d'A cadé-
mie figuraient au programme de la fète d Arras — c'était
l'âge d'or, celui où l'argent n'était pas tout et la livre
n'avait pas encore fait oublier les livres — Je me rappelle,
dans les Salons de l'Hôtel-de-Ville, ces réunions durant
lesquelles mon célèbre homonyme, Victor Barbier, se
hvrait avec vous, au milieu de veus, à des joutes si spiri-
tuelles et si charmantes.
J'admirais en lui, le gai ménestrel, le carillonneur du
beffroi, le poète délicat dont la muse tour à tour souriante
et grave, se mettait au service de toutes les fêtes, de tous
les deuils, de toutes les nobles causes. Je l'admirais, je
l'enviais presque et — le dirai-je ? — je regrettais qu'il ne
fat pas mon oncle. Vous vovez, Messieurs, qu'à défaut
d'autres mérites, j ai toujours eu, au moins, de nobles
désirs. Hélas ! lui, s'en est-allé. Vixisti.. Victor, vicisti.
Tu as vécu, Victor, tu as vaincu. J'ai cet espoir, pour ma
gloire, que l'avenir nous confondra.
[] n'était pas Chanoine, mais il était le si fidèle ami d'un
si bon et si vénéré Chanoïine. Ne les revoyez-vous pas,
Messieurs, s'en aller l’un et l'autre, à l'issue de vos réunions
- du vendredi, par la place de la Madeleine, amicalement,
bras dessus bras dessous, jeunes tous deux d'esprit dans
un corps prématurément vieilli et se séparant sur la même
formule familière : « Adé, mon camarade. Adé » ?
On ne se souviendra que de lui, Messieurs, l'avenir ne
saura plus que nous fûmes deux. Je gagnerai tout à cette
confusion ; Je souhaite qu'il n'y perde pas trop.
Je m'excuse, Mesdames et Messieurs, d'avoir déjà trop
parlé de moi et de m'être exposé à vous donner l'impression
que pour une fois, cette humilité des Académiciens dont
je faisais état en commençant, n'est peut-être qu'une des
formes les plus subtiles de la vanité.
Votre Société est sage, Messieurs, d'avoir établi dans
ses statuts que ses néophytes, au licu d'arrèter sur leur
— 170 —
propre portrait des regards de complaisance ou ce qui
revient au même, de regret. les fixeraient d'abord sur un
de leurs devanciers disparus, pour essayer sans doute de
le faire revivre, mais plus encore pour l'admirer et s'ins-
pirer de ses nobles exemples.
De ces anciens qui ne sont plus, il n'en est pas un que
jaie approché de plus près, et vers qui je me tourne avec
plus d'émotion et de respect que celui dont j'occupe le fau-
teuil, lourd héritage de gloire, mon ancien maître et, pour
la plus modeste partie de sa carrière, mon prédécesseur et
mon modèle, Monsieur le Chanoine Louis Rambure,
ancien professeur et directeur de l'Institution St-Joseph,
pro-recteur des Facultés Catholiques, vicaire général
d'Arras. ;
J'aurais voulu, pour évoquer son attachante physiono-
mie, m'en rapporter à des documents plus précis que mes
seuls souvenirs. Malheureusement la guerre a été mortelle
deux fois pour M. Rambure. Car non seulement elle l'a
fait mourir, mais elle a dispersé les matériaux innombra-
bles qu'il avait accumulés pour les édifices de l'avenir. Il
ne reste de ses œuvres inachevées que des essais, des
notices, des fragments informes et cest pourquoi, à
mesure que j'essavais de reproduire ses traits, il me sem-
blait que j étais non pas le sculpteur qui d’un ciseau assuré,
fait jaillir d'un bloc de marbre, un vivant portrait, mais
plutôt un fils pieux, qui ramasse pour les rassembler et les
réajuster les fragments épars et incomplets d'une statue
brisée, disjunett membra poctae.
Encouragé cependant par votre indulzgence et sûr, par
ailleurs, que vos souvenirs personnels restés vivants sup-
pléeront à l'indigence de mon récit, j'entreprends avec
confiance comme avec bonheur, de parler au milieu de
vous, de celui qui resta, dans tous les pays où s’exerça son
activité, un aini fidèle de sa petite patrie d'Arras, et, dans
toutes les situations de sa vie, un homme de bien qui pro-
— 171 —
digua jusqu à s’user à la tâche, les richesses de son esprit
el les trésors de son cœur.
Monsieur le Chanoïine Louis Rambure était d'Arras par
sa naissance ; aucune patrie d'adoption ne lui fers jamais
oublier sa patrie naturelle et on peut dire qu'il est mort
d'avoir quitté Arras, d avoir craint de voir mourir avant
lui sa chère ville d Arras. |
Le nom des Rambure — qui est encore aujourd hui
(nous n'avons pas besoin de le souligner ici) si dignement
porté dans notre cité, a compté — comme il compte encore
— parmi les plus honorables et les plus connus de la bour-
geoisie d Arras. À en juger par les arbres généalogiques
que nous trouvons dans les notes de M. Rambure, toujours
curieux des choses du passé, il donnait déjà son plein
éclat dès le XVIe siècle. |
Cest dans la maison de la rue du Péage où son père
était Receveur de Rentes, et où lui-même devait revenir
plus tard si souvent et avec tant de bonheur, que Louis
Rambure vit le jour le 4 aont 1858.
Son premier souvenir, a-til raconté, date de 1862. Il
avait alors quatre ans. Par une nuit froide et agitée de
novembre 1l fut soudain réveillé par des rumeurs et un
tocsin d'alarme, terrifié par des nuages de feu ; l'incendie
dévorait le Petit-Séminaire de la rue Baudimont. Coiïnci-
dence frappante, à l'autre bout de sa vie, c'était la même
vision d'épouvante et de feu, plus terrible que la première,
qu'il devait avoir de sa ville d'Arras avant de la quitter
pour aller vers j'exil, c'est-à-dire, pour lui, vers la mort.
En 1866, il entra en sixième à l'Institution Saint-Joseph.
Avec un groupe d'élèves destinés comme lui aux études
classiques, il alleit tous les jours, — sous la conduite d'un
surveillant dont le souvenir à la fcis terrible et doux est
— 172 —
resté légendaire à l'Institution — suivre les classes de
latin à la rue Baudimont. L'historien du Petit-Séminaire,
M. Guillemant, fait allusion à ce groupe de latinisants
qui provoqua par son arrivée, une ardente émulation et
une discipline plus stricte. Il y avait alors au Petit-Sémi-
naire pour seconder le Supérieur M. Marin, au comman-
dement ferme et grave, un jeune auxiliaire qui était
prédestiné à une illustre carrière dans les églises du Mans
et de Rennes, le futur cardinal Labouré.
Ce que fut M. Rambure comme élève, nous n'avons pas
besoin, pour le savoir, de fouiller les archives et les palma-
rès du temps ; nous sommes sûrs qu'il cueillit les lauriers
par brassées. En méine temps il recevait à Saint-Joseph,
la solide direction et la forte empreinte de quelqu'un qu'il
est juste de nommer aujourd'hui dans cette assemblée,
l'abbé Adrien Depotter. C'est lui qui lui découvrit sa voie
et l'orienta définitivement vers la carrière ecclésiastique à
laquelle il était prédisposé pour avoir entendu parler, dès
son enfance, au sein d’une famille chrétienne, de plusieurs
de ses parents honorés du sacerdoce et au premier rang
desquels on nommait : Jean-Philippe-Joseph Rambure, curé
de Saint-Jean de Ronville avant la Révolution, insermenté
et émigré, curé de Saint-Nicolas après la Révolution, doc-
teur en théologie, vicaire général, chevalier de la Légion
d'honneur, mort en 1843, et le neveu de ce dernier, Louis-
Joseph Rambure, chanoine honoraire, doyen de Rivière,
mort en 1858.
En 1876 Louis Rambure était bachelier: il lui fallait
quitter Arras pour entreprendre à Lille les études supé-
rieures. Le jeune étudiant attiré par le désir de savoir,
part sans regret et bientôt, par son ardeur et sa facilité au
travail il attire l'attention et conquiert la sympathie de ses
maitres des deux Facultés des Lettres et Théologie, qui ne
le perdront plus de vue désormais et feront un jour de ce
— 173 —
disciple leur ‘élève, en attendant qu'il devienne leur succes-
seur.
Sa santé durant cette période est malheureusement
chancelante et l'empêche de donner toute sa mesure au
travail. Dans une lettre qu il adresse en 1880 à Monseigneur
l'Évêque d'Arras, nous iisons ce passage : « Après être
resté au Séminaire de Lille deux ans. pendant lesquels j ai
dù passer chez moi en dehors des vacances, près de six
mois, pour raison de santé, j'ai obtenu de votre Grandeur
la permission d'entrer à la Maison Ecclésiastique de Notre-
Dame. Malgré les adoucissements du régime matériel, ma
santé a été ébranlée chaque été, de sorte que j ai été empé-
ché de travailler autant que je l'aurais désiré. De plus une
vue très faible (il dut subir une opération) m'interdit d'é-
tudier le soir... »
Six mois à Arras en dehors des vacances vous voyez
Messieurs, que même à Lille, il continuait d être de chez
vous et que si sa santé contrariait l'ardeur de son esprit,
elle travaillait dans le sens des élans de son cœur.
C'est en effet, dans cette ville qu'il revint après avoir
conquis ses diplômes, pour occuper, avec une maitrise
dont on n a pas perdu le souvenir, la chaire de philosophie
à lInstitution Saint-Joseph. Si je voulais, ic1 déjà, faire
l'éloge du professeur et montrer comment, dès les premiers
jours, il sut travailler en bon ouvrier pour la grande et la
petite patrie, je n aurais qu'à donner le nom des élèves de
celte première promotion de 1884. Je citerais entr autres
ce brillant officier qui se fit tuer à la tête de ses troupes,
pendant la grande guerre, durant ces jours de folie épique
et sublime où l'on chargeait en casoar et en gants blancs,
le lieutenant-colorel \Wallerand de Hautecloque. Et je cite-
raisencoretrois immortels qui sont ici présents: M. Fernand
Anselin, M. le chanoine Boisleux, M. Jean Paris. Mais je
n'en dis rien, parce qu ils sont là, parceque la louange serait
superflue et que leur nom porte son lustre en lui-même —
mi
et puis aussi, parce que l'un d'eux est mon parrain aca-
démique. qui n a pas dit son dernier mot. Si j'avais l'air de
l'accabler, même en ne disant que la vérité, sa modestiese
vengerait peut-être au centuple, et il y aurait de méchantes
langues pour insinuer que l'Académie, dans l'espèce, et
pour une fois, pour la première fois, ressemblerait à une
société de secours mutuels.
Pour revenir à M. Rambure, ou plutôt, pour continuer
de parler de lui — car d'apprécier ses élèves et son action
sur eux cenest pas faire une digression — sa renommée
ne tarde pas à le rappeler à Lille où il devient maître de
conférences à la Faculté catholique des lettres. Il ne quitte
pas pour cela ses fonctions à Saint-Joseph, et il accepte de
faire la navetteentre la capitale du Nord et celle de l'Artois.
Lorsque les nécessités de sa vie de professeur titulaire
et plus tard de pro recteur le fixent définitivement à Lille,
il garde son pied à terre à Arras où il revient souvent, où
l'on sent qu'il est heureux de revenir, attiré qu'il est par la
voix du sang d'abord et la chère intimité de sa sœur, par
les plus attachants souvenirs de sa vie, et aussi, vous ne
l'avez pas oublié, Messieurs, à partir du moment où vous
lui avez ouvert vos rangs — par le charme de votre Com-
pagnie. Durant cette période il compte parmi les plus assi-
dus dans vos assemblées hebdomadaires.
En le voyant partir chaque semaine avec une allégresse
non dissimulée, Mgr. Baunard, avec son fin sourire, sa
tète penchée, son accent inimitable aimait à lui redire :
« Ah oui ! C'est demain vendredi cher.. »
À Lille ses sympathies innées et profondes, allaient
directement vers ceux de ses disciples qui lui rappelsient
sa première patrie. S il donnait à tous ses étudiants un
égal dévouement, il ne laissait pas d'avoir une prédilec-
tion particulière et une place de choix dans son cœur,
pour ceux quil avait groupés dans cette Association Arté-
sienne dont il était l'animateur ardent et inlassabie et dont
— 195 —
M. le chanoine Lecigne, un autre Artésien, était le barde,
si intéressant, si spirituel, si brillant.
Dans ses heures de loisir il continuait de s'intéresser à
{out ce qui concernait le présent et le passé de la ville
d'Arras. Son étude sur les Atrébates, compte parini les
mieux documentées qui soient sorties de sa plume et elle
porte en exergue ce mot de l'Ancien, qui traduit bien les
sentiments de piété filiale qui l'ont inspirée : Pius est
patriae facta referre labor, c'est un pieux labeur que de
raconter l'histoire de sa patrie.
Quand il quitta l'Université Catholique en donnant un
si admirable exemple de soumission aux circonstances et
aux hommes, il s'en alla à Boulogne. Il fut heureux de se
fixer pour un temps qu'il croyait devoir être moins bref,
dans cette ville qu il connaissait de longue date et qui était
une de ses patries d'adoption. « Il y a trente-neuf ans que
sans interruption, je viens passer mes vacances à Boulogne
— écrit-il dans son discours de réception à la Société
Littéraire de l'endroit — je dois être l'un des dovens de vos
fidèles baigneurs,c est un titre au moins à votre sympathie.»
Il fut cependant plus heureux encore crovons-nous,
lorsque de doyen de Saint-Nicolas à Boulogne, il devint,
deux ans plus tard, vicaire général d'Arras. Il redoutait
sans doute le poids du nouveau fardeau qui allait peser sur
ses épaules déjà fatiguées, mais en même temps quil était
sensible à la confiance dont l'honorait son évêque, il avait
surtout cet allégement très doux de penser qu'il revenait
vers le lieu de son berceau, vers les choses aimées et vers
les êtres chers de la terre natale.
Il était d'Arras, Messieurs, par toutes Îles fibres de son
cœur, quelques-uns ont prétendu qu'il en était jusque par
certaines particularités de son accent ; mais c'est Ïà un
sujet délicat à aborder et qui tendrait à laisser s'insinuer
cette légende qu'Arras a son accent et qu en ce cas, ce ne
serait pas le meilleur.
Il mourra — comme il a vécu — en fidèle atrébate.
Lorsqu'en 1914 éclate, aussi imprévue que terrible, la
catastrophe de la grande guerre, il se multiplie auprès de
ses concitoyens pour soutenir et exalter les courages ; la
presse locale est dépourvue de ses ordinaires concours, il
s y dévoue de tout l'élan de son âme ; lorsque tombe le
Beffroi, une plaie s'ouvre et saigne dans son cœur et qui
ne se refermera plus; nul n'a versé des larmes plus sincères
que les siennes sur la disparition de ce joyau d architecture
qui faisait la beauté et la fierté de notre ville.
Il entreprend, du reste, sous l'inspiration de Mgr. Lob-
bedez d'écrire, en collaboration, un ouvrage documentaire
qui aura pour titre « La Guerre en Artois » et dont Îles
principaux chapitres sont rédisés de sa main.
Mais les ruines s accumulent et le danger devient pius
menaçant. I] faut partir. Une immense tristesse s empare
de son âme et, voyant sur sa Cité les ravages de plus en
plus douloureux de la guerre, il évoque avec mélancolie Îles
mots virgiliens sur ia ruine d'Ilion « cam, os ubi Troja
fuit ».
Dès lors, il se sent plus profondément atteint du mal qui
pendant cinq années va sourdement le miner.
De loin, il songe avec tristesse aux ruines qui s accu-
mulent à Arras, et qu'il espère au moins revoir. Mais cet
espoir lui même sera déçu. Peu à peu et malwré son énergie
ses forces le trahissent et il s'éteint lentement là bas, aux
pieds des remparts boulonnaits, à l'ombre du dôme de Notre-
Dame, pendant que ses suprêmes pensées reviennent en-
core ici sur Ce panorama de mort, au milieu duquel reste
debout, à peu près seule, inviviée et svinbole des résurrec-
tions futures, la fléche des Ardents.
Ses amis ont bien interprèté son désir profond en rame-
nant à Arras ses restes mortels. [Il convenait que ses cen-
dres fussent mèlées à la poussière de cette patrie qu il avait
= ie
aimée, à la vie, à la mort, et à laquelle il n’avait pas voulu
survivre.
Nous gardons mieux que son tombeau, nous avons toute
son âme; cest ici qu'elle est née, qu'elle s’est ouverte à la
lumière, qu'elle a donné le meilleur de son rayonnement
et que maintenant encore, et spécialement dans des jours
comme celui-ci, elle continue de planer.
“à
Si le cœur de M. Rambure est resté particulièrement
attaché à Arras, son esprit n’a pas manqué pour cela de
s'enfuir par tous les horizons, vers toutes les avenues du
beau, du vrai et du bien.
Il voulait qué rien de ce qui est humain ne lui fût étran-
ger. Ce n'était pas chez lui caprice et jouissance de dilet-
tante, il voulait recevoir pour donner, apprendre lui-même
pour enseigner aux autres. M. Rambure fut essentielle-
ment et toute sa vie un professeur doublé d'un apôtre.
Ce qui frappe d'abord dans sa carrière intellectuelle, c'est
sa remarquable curiosité d'esprit. Pendant ses toutes pre-
mières études il étonne déjà ses maîtres par la souplesse
de sa pensée et la facilité avec laquelle il s'assimile toute
chose dans le domaine du savoir, mais très vite l'aliment
ordinaire et quotidien des élèves ne lui suffit plus, il pousse
ses investigations au delà du programme réservé aux
classes.
Etudiant, il suit tous les cours qui lui sont imposés et ce
n'est déjà pas un si maigre éloge chez un étudiant; mais
de plus il invente des stratagèmes pour en entendre d'autres
encore. Dans une notice biographique qu'il rédigera plus
tard sur son professeur d'histoire M. Canet, il dira : « Je
ne puis rien dire de ses cours du soir; l'heure tardive, pour
le quartier et pour l'époque, coïncidant avec le moment du
« grand silence » au Séminaire, la composition du public
empêchaient notre vénéré supérieur de nous introduire
is
— 178 —
dans le brillant auditoire : rien n’y fit, ni la demande de
nos professeurs, ni la naïve pétition par laquelle nous nous
proposions de nous isoler dans l'ancienne salle de bal de
l'ancienne Préfecture devenue une salle de cours, au fond
de la tribune de l'orchestre ! Mais, par une fraude que je
puis avouer sans péril, puisqu'elle est couverte par une
prescription presque trentenaire, il nous arrivait quelque-
fois d'aller en contrebande, écouter M. l'abbé Baunard célé-
brant la foi et ses victoires, M. Montée la grâce mélanco-
lique de Virgile, M. Charoux les gloires du XVIIe Siècle,
M. de Margerie les noms illustres des littératures étran-
gères, M. Canet l'histoire de France... »
Tout cela en contrebande, Messieurs. Il faut peut-être
remonter jusqu'à Ronsard et Baïf pour rencontrer une telle
intrépidité dans la conquête du savoir et une telle ardeur
dans l'amour des belles lettres.
Puisse son exemple être contagieux auprès de tant d'étu-
diants d'aujourd'hui qui, s'ils ont un regret, c'est celui de
ne pas pouvoir suivre leur cours — à la manière des
fleuves — sans sortir de leur lit...
M. Rambure se révéle donc d'abord comme un cher-
cheur. Il est encore en cours d'étude, vers 1880, lorsqu'il
tombe sur cette question mise au concours par l’Université
de Louvain: « Etudier l'avare dans tousles genres de litté-
rature. » Il entreprend aussitôt une minutieuse enquête sur
les écrivains anciens et modernes qui ont traité le sujet et
rédige un mémoire sur la comédie et la ep de l'ava-
rice, dans tous les âges.
L'Université lui décerne en récompense une somme de
deux cents francs. Ce premier bénéfice appréciable avec le
cours des changes en ce temps-là, ne manquait pas de
saveur, venant récompenser un travail sur l’Aoarice.
C'était de bonne spéculation et de nature à encourager le
jeune écrivain dans la voie des recherches spéculatives.
Dans lu même période nous le voyons utiliser les loisirs
= 170.
que lui laissent ses études théologiques, à préparer un
travail original sur l'Zdée de nouveau pour lequel il demarde
des conseils et des encouragements qui ne lui sont pas
refusés à son éminent professeur de théologie morale M.
le Chanoine Didiot. « Macte animo ! » Courage | lui dit ce
dernier ; mais il ne paraît pas qu'il ait donnésuite à son
projet, n’ayant sans doute trouvé dans ce monde que du
vieux neuf et de la fausse vétusté.
C'est cette même curiosité d'esprit, le goût des recher-
ches, autant que les nécessités de sa situtation de profes-
seur titulaire aux Facultés catholiques de Lille qui l'amé-
neront à trouver un sujet de thèse pour la préparation de
son doctorat ès-lettres. [1 n’arrive à se fixer qu'après d’as-
sez longs tatonnements.
« Il y a une dizaine d’années, écrit-il en 1893 à un de ses
amis professeur à la Faculté de Grenoble — après mes
études théologiques, je suivis le conseil qui m'avait été
donné à une séance solennelle de rentrée par M. le Doyen
de Margerie et je commençai à étudier en vue du doctorat,
les œuvres d'Alain de Lille... Malheureusement peu de
temps après, un prêtre d'Angers soutint à Paris sa thèse
latine sur lAnéiclaudianus, la principale poèsie d’Alain.…
L'enseignement de la philosophie et la direction des
études à l’Institution Saint-Joseph d’Arras m’occupèrent
eusuite dans une mesure telle qu'il me fut impossible de
songer à autre chose. [Ï y a trois ans, la mort du très
regretté M. Variot qui lui aussi m'avait plusieurs fois
excité à hater la préparation de mon doctorat, me fit appe-
ler dans l'enseignement supérieur, sans m'enlever cepen-
dant à mes fonctions d'Arras.
Depuis ce temps mon attention et mes études... ont été
partagées entre différents sujets de thèse.
Ce sont d'abord comme thèses latines : 1° une étude sur
Je journal du Concile de Bâle par Pierre Brunéti chanoine
d'Arras, notaire du concile ; ce journal conservé dans six
— 180 —
volumes in-folio du XVIIe Siècle à la bibliothèque de
l'Évéché d'Arras me semblait complètement inédit, lorsque
j'ai appris il y a peu de temps qu'il allait être publié à
Vienne.
20 Une étude complète sur Clémangis, ami de Gerson et
de Pierre d'Ailly et mêlé comme eux, à divers titres, par
ses œuvres et sa correspondance, au mouvement religieux
et littéraire des XIVe et XVe Siècles…
Comme thèse française deux sujets m'occupent depuis
deux ans : 1° Frédéric Schlegel, étude sur sa vie, ses
œuvres, et son rôle dans l’école romantique allemande.
| 20 Lucain, étude d'ensemble sur sa vie et son principal
ouvrage la Pharsale. . ».
C'est sur Lucain et Clémangis qu'il fixa définitivement
son choix. En juin 1894 il annonce au doyen de la Faculté
de Grenoble qu'il espère être prochainement en mesure de
soutenir ses deux thèses.
. [l se met à l'œuvre et se livre pendant des mois au plus
écrasant labeur. À mesure qu'il étudie Lucain en particu-
her le cadre s'élargit. La bibliographie de la question, que
pous retrouvons consignée dans ses notes, comprend des
centaines d'ouvrages de sèche érudition allemande. Cette
langue qu'il a autrefois enseignée lui est familière, il lit
tous ces auteurs dans le texte, il dresse une immense et
minutieuse enquête — et vers par vers — du chef-d œuvre
du poète latin. Philologie, chronologie, géographie,
mythologie, épigraphie..., il retourne la Pharsale dans
tous les sens. Il écrit, il voyage, il interroge, il visite les
Musées, compulse les bibiiothèques, fouille les Archives;
les notes s'accumulent, les matériaux sont assemblés, il
semble qu'il n'y ait plus qu'à mettre la dernière main à
l'ouvrage. L'édifice n'aboutit pas cependant : pendent opera
unterrupta. |
; La raison en est-elle que la vie de M. Rambure fut trop
— 181 —
brève ? Oui sans doute : mais l'écueil vint surtout de ce
qu'elle fut trop remplie pour qu'il pût mener toute chose à
bien. S'il était passionné pour le plaisir d'apprendre et de
savoir, cet homme était plus dévoré encore par le devoir
de se donner et d'agir.
Les circonstances le servirent à be À partir de
l'année 1900 sa vie s'écoula, se dispersa, s’épuisa comme
dans une fièvre perpétuelle.
Il était professeur d'abord et cela eut suffi à occuper une
activité ordinaire. Nous le revoyons encore, nous qui
fûmes ses heureux disciples. Il arrivait, à l'heure de ses
cours, — souvent par le dernier train venu d'Arras —
haut en couleur et s’épongeant le front. Il dépliait une
serviette lourde de documents, il prenait ses notes, écrites
sur les papiers les plus hétéroclites qui pussent être, des
faire part de deuil, ébréchés, jaunis, meurtris, rafistolés,
où les retouches et les surcharges indiquaient l'apport des
recherches et des trouvailles nouvelles. [l commençait son
cours... |
Il nous permettra bien, dans la région sereine où il
repose aujourd'hui, d'avoir cette sincérité de dire que son
enseignement pour méthodique et très solide qu'il fut
n'avait pas pour qualité principale d être captivant.
Les nécessités du programme et, il faut le dire, le goût
aussi des méthodes allemandes, une certaine difficulté
d'élocution qui venait sans doute de ce que la préparation
immédiate avait été trophativeet qui était d'ailleurs rendue
nécessaire par la nature du sujet et l'abondance des docu-
ments, tout cela faisait que ses disciples le laissaient s'at-
tarder dans le domaine de !a pure érudition, ne prenaient
des notes que passivement et sans entrain.
Cet homme avait l’étoffe d'un grand savant, il n'était pas
écrivain ni encore moins poète, il écrit un jour, au début
d'un essai poëtique:
— 182 —
« Lorsque l’on va doubler le cap de la trentaine
La verve se tarit ; ou devient positif
Pour gravir le Parnasse, on a trop courte haleine
On ne peut enfourcher qu’un Pégase rétif... »
Rétif à trente ans, il exagère et il est décourageant.
Non! son métier à lui est d'être positif, et il l'est sura-
bondamment. Il sait mieux compter le nombre des manus-
crits d'un Virgile, en mesurer l'âge et la valeur, que faire
sentir la grâce et la beauté des Eglogues et de l'Eneide...
Mais ses auditeurs laissaient leur jeune imagination s'en-
voler vers des sujets plus riants et ils s’abandonnaient
volontiers en rêve à la douce somnolence de Tityre à
l'ombre fraîche des hêtres opulents:
Tityre tu patulae recubans sub tegmine fagi
M. Rambure avait toute la science d'un excellent pro-
fesseur, mais il eût fallu qu'il ne fut que professeur et qu'il
se cantonnât davantage dans les limites de sa salle de
cours. Nous avons déjà dit que son activité dévorante et
les nécessités des circonstances l'avaient amené à se prodi-
guer et à se trop disperser.
Ses qualités d'administrateur ‘‘ positif ” avaient vite attiré
l'attention de Mgr Baunard qui, sentant venir les années,
en fit son bras droit avec le titre de pro-recteur.
Dans cette charge surtout, M. Rambure se dépensa
sans mesure. Etait-ce Saint-Bernard qui disait de son frère
Gérard, était-ce Monseigneur Baunard que disait de M.
Rambure « O mon cher frère, tu portais plus de la moitié
de ma charge, en m'en laissant modestement les honneurs,
tu prenais sur toi le plus lourd de l'ouvrage, tu t'engageais
dans toutes sortes de difficultés, « éu intricaberis », et moi,
grâce à ton bienfait, j'avais le loisir de vaquer au service
de l'Église et à l'étude des choses de Dieu... »
Un tel fardeau ne suffisait pas cependant à ses épaules.
Dans le même temps il se multipliait pour assnrer le
— 183 —
rayonnement intellectuel de l'Université dans les confé-
rences dites d'extension universitaire et où il voulait
prendre lui-même une part aussi étendue que brillante.
Non content de propager ce qu'il estimait le vrai, il entre-
prenait une campagne pour développer dans la jeunesse du
Nord et du Pas-de-Calais, le goût et le sentiment du beau.
Muni d'une collection de plus en plus riche, de reproduc-
tions des chef-d'œuvres de l'art dans tous les pays et dans
tous les siècles, il organisait une série de conférences avec
projections qui eurent, à l'époque, leur plus heureux et le
plus brillant retentissement.
A la même période il accepte la charge d'inspecteur
général de l'enseignement libre dans le diocèse d’Arras. Il
collabore à différentes revues. Il voyage, il écrit, il parle, il
prèche. De hautes relations lui valent d'être appelé dans
les grandes chaires de trois ou quatre diocèses... |
Dans toutes les entreprises il se montre à la hauteur de
la tâche, mais il n'en est pas moins vrai que les forces hu-
maines ont des limites.
Il me souvient qu'un jour, ayant à le remercier au nom
des étudiants — sans doute par la primauté que me confé-
rait le peu enviable privilège de l'âge, ou un caprice de
l'ordre alphabétique — faisant allusion à sa résistance
comme professeur, pro-recteur et directeur du Séminaire,
je lui appliquais(il me permettait ces familtarités) cet à peu
près tiré d Horace:
Ti rambur est aes triplex
Ce M. Rambure est armé d'une triple cuirasse..….
La triple cuirasse de santé, d activité et de dévouement,
ne devait pas le protéger toujours n1 longtemps.
Car il ne se contentait pas de donner son enseignement
sous toutes les formes, on peut dire qu'il s'est donné lui-
mème, pour venir en aide à une foule innombrable de
protégés qui venaient solliciter ses lumières et son appui.
— 184 —
Le fond de son caractère était de bonté, d'une bonté qui
savait aller jusqu'à la délicatesse la plus exquise, qu'aucun
labeur ne rebutait.
Mais il fallait le comprendre. En somme il n'était peut-
être pas fait pour diriger les collectivités. Il n'avait pas
l'art inné de se faire aimer d'elles ; ou du moins il ne
croyait pas que la popularité fût un moyen de Gouverne-
ment. [l était craint et respecté et admiré plus que vrai-
ment aimé de tous ceux qui n'avaient avec lui que des
relations officielles. Il se composait comme une physiono-
mie et une attitude, surtout dans ce monde un peu spécial
des étudiants ou le sérieux ne va pas nécessairement de pair
avec le nombre des années et où il faut s'attendre toujours
à une petite guerre aussi inoffensive que dissimulée et
perfide. M. Rambure savait n'être jamais dupe. Le sou-
venir quil avait d'avoir été lui même étudiant, une sagacité
naturelle toujours en éveil lui permettaient de déjouer
toutes les ruses. Il promenait sur son auditoire un regard
averti, un sourire où flottait une inquiétante ironie et par
lesquels on était assez averti quil fallait rester sur ses
gardes. Et si quelqu'un se trompait, quand-même, les
lèvres se plissaient et le trait partait acéré comme une
fléche, touchait juste, pénétrait au point sensible, piquait
profondément et comme une outre que dégonfile un coup
d'épingle, le délinquant était à plat. La fléche n'était pas
empoisonnée et la blessure se refermait, même sur les
épidermes les plus sensibles.
Risquerai-je encore une anecdote personnelle ? C'était
alors l'époque glorieuse et hélas disparue de la dissertation
latine. Nous essavions de mettre l harmonie de nos phrases
à l'unisson de la redondance cicéronienne. Or, je ne sais
quel mauvais génie me poussant, j'avais terminé ma
période par ces mots qui me semblaient faire image et
nétre pas dénués de saveur : « sermonem... alacrem ».
Ah ! Messieurs ! quel sermon j'entendis ! un sermon à la
— 185 —
crème, à la crème fouettéeet je crois bien, tournée. Depuis
ce temps-là j'ai toujours gardé un respect sacré pour la
prose de Cicéron.
Il ne fallait pas badiner avec le dieu quand, dans l'exer-
cice de sa puissance, il tenait son foudre en main, mais
lorsque l'on prenait la confiance de l'aborder et de le con-
sulter en particulier, on était étonné et ravi de trouver en
lui, ce qu'on n'avait pas soupçonné d'abord, une bonté,
un élan du cœur, un désir et comme une passion de rendre
service qui confondaient les obligés. Sa condescendance
le portait à s'occuper des plus humbles. Comme il était
grand avec les grands. il se faisait volontiers simple et
familier avec les petits. Les conférences de Saint-Vincent
de Paul, n'eurent pas de plus ardent et de plus charitable
promoteur que lui. L'énumération de ses bienfaits consti-
tue un chapitre de son histoire qu'il serait trop long d'enta-
mer ici et sa discrétion à lui-même nous l'interdirait.
Sous l'écorce quelquefois rude battait un cœur généreux
et chaud qui s'attira des amitiés aussi sincères que pro-
fondes et une fidèlité de souvenir plus forte que l'éloigne-
ment et qui, je le sais, a résisté même à la mort.
À mesure quil avance dans la vie, la multitude des
affaires l'absorbe et l'épuise peu à peu, jusqu'au jour où
la guerre vient lui donner le dernier choc.
Il est mort, ayant gardé jusqu'au bout, le goùt de
l'action, le besoin de se dépenser, le souci d'organiser et
de se donner.
À l'heure où il était définitivement condamné et où ses
amis savaient que c'était la fin, lui se raidissait encore
contre la mort. Il voulait espérer contre toute espérance et
mourir debout. Ceux qui l'ont vu dans ces moments
— 186 —
suprèmes ont été saisis de cette force d'âme persistant
dans un corps qui n'était déja plus qu’une ombre.
M. Rambure, dans le tumulte de sa carrière si bien.
remplie, a dû toujours improviser ; il n’a pas eu Le temps
de rien finir ; il n'a laissé que des essais et des œuvres
inachevées JI ne se survit pas dans un ouvrage tel qu'il
aurait pu l'écrire et qui fût digne de son beau talent.
Mais si l'esprit s'est trop dispersé pour donner sa mesure
dans une œuvre solide et durable ; le cœur lui ne s’est pas
trompé. Il a aimé jusqu'à la fin, jusqu'à la fin de la vie et
jusqu'aux extrèmes limites où peut aller le don de soi.
Mieux que des livres il nous a laissé de beaux exemples
à admirer.
A Lille, à Boulogne, à Arras, et chez vous Messieurs,
sa mémoire restera en vénération.
Heureux celui qui au terme d'une carrière bien remplie
s'en va de ce monde en méritant d'être applaudi, plus
heureux l’homme de bien qui mérite d'être pleuré !
GEO
Réponse au Discours de Réception
M. LE CHANOINE BARBIER
PAR
M. Jean PARIS
Membre résidant
a ——— ——
MONSIEUR,
de n’est pas la première fois que nous nous affrontons
d'un côté à l'autre de la barricade, si j'ose risquer
cette métaphore guerrière en évoquant nos pacifiques
rencontres.
La barricade qui nous sépare n'est pas un amas de
pierres accumulées dans la fièvre d'un matin de bataille,
et je n'ai nulle envie d'en jeter une ou plusieurs dans
votre jardin.
Sans doute le destin a voulu qu’un obstacle se dressât
toujours entre nous ; mais, dans sa clémence, il a permis
que l'obstacle se réduisit à une simple et pacifique table,
Mieux encore, il admet que le décor de la table varie
suivant les saisons.
Quand éclot Germinal, la table s'étale au cœur d'un
vieux collège. Vous la parez de bouquets vivants. Elle
— 188 —
s enorgueillit de toute cette jeunesse, primevère de la vie,
que vous avez cultivée dans la serre chaude du baccalau-
réat et qui, transplantée en pleine terre, revient offrir ses
fleurs au maitre du jardin. Ainsi encadré, vous représentez
le présent et l'avenir. En face, comme président du Conseil
des Anciens, je figure le passé. Nos projectiles sont des
vœux. Les vôtres, vifs et alertes, galvanisent les miens
qui s'efforcent de ne pas trop dater ; et notre rencontre finit
très bien.
Aujourd'hui Germinal n'est qu'un lointain souvenir. Où
sont les primevères d’antan? C'est Frimaire. Nous voilà de-
rechef en présence. La table fatidique se dresse encore,
mais elle est sévère, majestueuse, académique. D'un bout
à l'autre nous nous regardons, émus du décor, un peu
interloqués, et ne sachant de quelle façon commencer, je
ne trouve rien de mieux que vous appeler « Monsieur ».
Ce vocatif courtois et glacial va-t-il me créer d'austères
devoirs ? Faudra-t-il après Rostand sourire
« D’un sourire ua peu haut sur cravate
Ea tenant des-propos obscurs et délicats ».
Ma réponse sera-t-elle émaillée de petites objections,
hérissée de minuscules griefs,
RE ....4« Avec une glose
De si, de pourquoi, de mais, de comment » ?
N'ayez de ce nul souci. J'avoue mon inaptitude à ce
genre d'exercices littéraires, et notre Compagnie ne m'a
pas infligé un tel pensum.
Qu'est-ce en effet que cette Compagnie ? (J'ai dit « Mon-
sieur », il faut bien que je dise « Compagnie »). Un cercle ?
Un salon? Mieux que cela, une école mutuelle. Ceux
d'entre nous qui ont beaucoup appris savent que l'âge
d'apprendre ne finit qu'avec la vie et que la mort seule fait
— 189 —
luire l'aurore de l'infini savoir. Aussi, chacun de nous
vient à nos réunions avec le désir de demander à ses
voisins un peu de ce qu'ilssavent, de leur offrir en échange,
un peu de ce quil croit savoir, en ces rares heures de
détente où s'atténuent les soucis, les peines, les douleurs
même. Le nouveau venu est toujours accueilli comme un
frère. On est sûr que de sa besace sortiront quelques nou-
velles richesses, heureux accroissement de patrimoine
commun. Soyez-donc le bienvenu.
#
s «
J'ai dessein de soupeser les richesses qui forment votre
apport en société. Mais, avant tout, souffrez que je vous
débarrasse d’un autre fardeau: celui de votre humilité.
Grâces vous soient rendues d'en avoir un instant chargé
vos épaules ; car tel est l'usage, et oncques récipiendiaire
n'y manqua.
« Voyez comme vers vous en robe misérable
Mon destin est venu ;
Les plus humbles errants sur les plus tristes sables
N’ont pas les pieds plus nus, »
La tradition nous enseigne que d'aussi louables senti-
ments, bien avant que Madame de Noailles ne les cristal-
lisät en fortes images, ont régulièrement été paraphrasés
en prose par quiconque franchit un seuil académique. Mais
la tradition veut aussi que la réfutation arrive du tac au
tac. « Nous n'en croyons rien, cher néophvte. Votre robe
« est aussi riche qu élégante et vous êtes chaussé à
« merveille. » Voilà qui est dit. Nous avons l'un et l'autre
observé le rite. Laissez-moi maintenant vous prendre tel
que vous êtes.
_ À99 —
La tâche n'est pas toute simple, et j'ai pleine ‘conscience
de mes responsabilités. Car enfin, Monsieur, qui êtes-vous ?
Un maitre, un éducateur, avez-vous dit, et je le sais. J'ai
même appris par vous que les professeurs, (il en est ici
quelques-uns), brilleront comme des étoiles pendant toute
l'éternité. J'en reste tout ébloui, pas assez cependant pour
ne pas découvrir à côté de l'éducateur, le poète, l'orateur,
l'historien, le conteur, le journaliste. Le dieu Protée
affirment les mythologues, revétait mille formes. De nos
jours les huissiers en ont fait quelque chose de plus simple.
Mais je crains que le Protée de jadis ne se soit réincarné
en vous, et que je n aie quelque peine à vous saisir.
+
+ *
Pour que vous ne m'échappiez pas, je vais tenter de vous
prendre tout enfant. Cet âge est sans défiance et sans
détours.
Voici Lisbourg, un coin perdu, verdoyant, pittoresque
de notre Saint-Polois. La Lys naissante se plaît à y mur-
murer. Mon histoire remonte à quelque quarante ans. Un
gamin, issu d'une robuste lignée de paysans d'Artois,
commence à battre la campagne. Je le devine turbulent.
Si je ne craignais un fâcheux exemple pour les écoliers de
nos jours, je le soupçonnerais d'aimer l'école buissonnière.
Oh ! Quantes fois aux arbres grimpé j'ai,
Pour dénicher ou la pie ou le geai
avouait notre Clément Marot.
De tout temps les poètes ont dû être dénicheurs d'oiseaux,
avant de devenir pêcheurs de lunes. Les altitudes les
tentent. Ils ont toujours les yeux braqués en l'air. Comment
voulez-vous qu'ils étudient les lois sur la protection des
oiseaux utiles et la destruction des insectes nuisibles à
l'agriculture ? C'est bien terre à terre.
— 191 —
Donc mon gamin fait peur aux oiseaux. Mais, au retour
de ses folles randonnées, au coin du dernier buisson,
certain curé le guette. Qu il est pittoresque, en sa soutane
verdoyante, aussi pittoresque que Lisbourg, ce « curé
d'autrefois », dont vous nous avez, Monsieur, narré l'his-
toire. Si l’un de nos éminents Collègues, qui a écrit sur le
Prêtre des pages si vivantes, si profondes et si vraies
l'avait rencontré en tournée pastorale, qu'il eût aimé à Île
portraicturer |
Ce curé, aux dehors frustes, connaît son monde et
devine les âmes. Grâce à lui notre dénicheur d'oiseaux ne
finira pas dans la peau d'un braconnier. Le voilà forcé
d’être sage, de rester assis sur une chaise du presbytère et
de boire les premières gouttes au calice des «thumanités ».
Une vocation se dessine. La voie s'ouvre. Après l'école du
bon curé, c'est le Collège de Dohem, en pleine campagne
encore, pour ne pas déraciner trop vite notre petit rural.
(Le déracinera-t-on jamais, du reste, dites-moi, à conteur
nostalgique des Pommiers en fleurs ?). Puis c'est le petit
Séminaire de Boulogne, le Séminaire académique de Lille,
(académique déjà !}, la licence ès-lettres brillamment
conquise sous des maîtres, tels que M. Lecigne dont le
verbe charme, et M. Rambure dont la savante et conscen-
cieuse érudition fait pousser quelques soupirs qu un quart
de siècle n’a pas encore étouffés. Enfin c'est le sacerdoce,
la double vocation de prêtre et d'éducateur. Notre Lisbour-
geois est condamné à la vie des villes.
Au collège Saint-Joseph, il sème d'abord les fleurs de
rhétorique. Puis il fait goûter les fruits un peu amers de la
philosophie. Science vaine, a ditquelqu'un,etqui augmente
le nombre de nos erreurs. Je veux en douter. Lorsque le
soleil de la vie commence à décliner, nous comprenons
que nos erreurs n'augmentent que si nous le voulons bien
Dès l'aurore de l'adolescence nous sentons vaguement que
la philosophie nous arrache au monde des mots et des
— 192 —
phrases, pour nous jeter dans le monde des idées. Elle
nous apprend à penser. Ce n'est pas chose négligeable.
A côté de ses élèves, le maître fait son profit de la science
qu’il enseigne. Il s'enfonce plus avant dans l'immense
forêt des idées. Il se prépare à de plus grands devoirs. Le
voila directeur : un poste de brillant second. Bientôt la
guerre l'enlève à son collège, le sacre soldat de deuxième
classe, et l'envoie à l'Armée d'Orient. S'attendait-il hier à
contempler le berceau de notre civilisation méditerranéenne
sous cet aspect de dure réalité.
« Les soirs étaient plus doux jadis à Mytilène ! »
Soirs antiques, que vous ressemblez peu à certain soir
de Décembre 1917 où notre humaniste en un jour de liberté,
fait l'ascension du Parnasse, grimpe jusqu'aux trois quarts
des pentes, et redescend découragé, sur l'affirmation
navrante des camarades attestant que là-haut tous les
« bistros » sont fermés,
« Grèce, mère des arts, terre d’idolâtrie »,
qu'es-tu devenue ? Voile-toi la face, muse de Boileau-
Despréaux.
La tempête a cessé. Au retour de la nouvelle croisade,
la vie reprend son cours normal. Le fantassin démobilisè
est promu supérieur de son collège, puis chanoine, (bien
jeune encore), enfin académicien, (on le devient à tout âge).
Béatitude et immortalité ! Quo non ascendam ?
Ici le rideau tombe ; car l'oracle de Delphes est désor-
mais trop loin, et qui oserait prévoir l'avenir ?
*
D
Le biographe se tait. Place à l'anthologiste. Mais que de
parterres dans lesquels il faudrait errer, et quelle lourde
brassée de fleurs |
— 193 -
Le coin du Poëte d'abord, Neuville-St-Vaast revient à la
vie : et c'est une harmonieuse sonnerie de cloches. Mais
les cloches nouvelles se souviennent de l'agonie de leurs
ainées En dépit des tintements d'allégresse elles n oublient
pas.
« Tous ces grands immolés de l'immense épopée
« Dont le cœur fut si haut, l’âme si bien trempée,
« Qui vécurent si fiers, qui murureons ti ebaux
« Et qui dorment chez nous dans la paix des tombeaux
« Je pleure sur les morts... »
C'est que nous sommes bien près du plateau de Lorette.
Nous devinons le phare dont le päle rayon va un soir pro-
chain,et bien d'autres soirs ensuite, faire le tour de la
plaine d'Artois «Un cri monte de la terre du sang ». L'heure
du merci à la « Vierge du Jovel » n'a pas encore sonné. La
voix du poète est grave. li est loin de Lisbourg,des vieilles
chansons de mai, de l'éternel printemps dans le parfum des
lilas et des pommiersen fleurs. Un souffle de gloire, un
souffle de douleur ont passé.
C'est ce même souffle qui,après avoir fait vibrer l'âme du
poète, anime la voix de l'orateur sacré, ie jour où dans la
Cathédrale provisoire, il prononce le panégyrique de Saint-
Vaast, le grand'animateur, qui, après avoir instruit Clovis,
vint chez nous refaire une terre vivante et féconde, là où
une première fois,les Huns avaient passé, laissant derrière
eux la désolation et la mort.
*
«+ +
Vous enseignez ; vous dirigez ; vous chantez ; vous ins-
truisez les foules du haut de la chaire, et voici que vous
vous accoudez à votre tabie de travail ; car l'IFistoire vous
tente. Oh ! non pas la grande histoire avec ses séductions
et ses périls. L'histoire plus s mple de ce que vous avez
connu et aimé. Grâce à vous, le curé d'autrefois, celui qui
43
æ— 194 —
décida de votre avenir ne dormira pas sans un touchant
souvenir son dernier sommeil terrestre. Sa rude silhouette
se campe au milieu des paysans qu'il aime et ne quittera
que pour mourir. Nous le suivons dans les rues de son
village, dans son église, dans son étrange cabinet de tra-
vail, à sa table hospitalière. Ii est devant nous prédicateur
recruteur d'âmes, maître d'école, bâtisseur, pélerin de
Rome et de Jérusalem. Nous croyons l'avoir connu, tant
il vit devant nos yeux.
De la même plume alerte, joveuse certes, un peu mélan-
colique toutefois, (un sir triste, un air gai,) vous écrivez
des pages familières lors du cinquantenaire de notre
collège :
« Cinquante ans ; c'est beaucoup pour les pauvres vivants
« Qui ne font que passer et que la mort moissonne,
« Pour ceux dont aujourd’hui la jeunesse rayonne
« Et qui ploieront demain sous leurs lourds cheveux blancs »
Mais la guerre a passé. Une œuvre plus forte vous pas-
sionne. Lisbourg est en deuil; trente-six de ses enfants ont
donné leur vie à la Patrie. Sans doute une stèle de pierre
gardera de l'oubli leurs noms et leur mémoire collective ;
mais vous voulez quelque chose de plus. Édité par vos
soins, un livre tout simple conservera le souvenir de chacun
de ces vaillants. Un bref résumé d'histoire ; une photogra-
phie. Vingt lignes pour dire comment celui-ci, et pius tard
celui-là vécut, souffrit,espèra, puis consomma son sacrifice.
Je lis la conclusion :
« Ils sont trente-six, les héros glorieux que nous pleu-
« rons à Lisbourg. Notre village a payé chèrement sa
« dette de sang à la Patrie. Honneur aux vaillants qui
« sont revenus. Honneur plus encore à ceux qui ne sont
« plus. Ils dorment dispersés, sur tous les points de l'im-
« mense bataille. Plusieurs même n'ont pas un coin de la
« terre de France pour leur dernier sommeil ; nous les
— 195 —
& réunissons tous avec piété dans notre hommage, notre
« respect, notre admiration, notre prière. notre ardent
« souvenir. Glorieux Morts, dans la Patrie meilleure où
« vous vivez à jamais, veillez sur nous ».
Ma tâche est-elle finie. Puis-je m'arrêter ? Pas encore;
car vous êtes journaliste. Le Bulletin de Lorette me sert
de transition pour passer de l'histoire au journal. Ce
bulletin du souvenir est encore de l'histoire, jetée par
bribes, en courts et saisissants aperçus, aux cœurs quil
faut consoler, aux frèles espoirs quil faut entretenir, aux
dévouements qu'il faut susciter. Je cite au hasard l'appel
en faveur des morts sur la terre étrangère, l'évocation de
la grande figure du général Maistre. Il faudrait tout citer,
puisque partout vous mettez un peu de votre âme. Partout,
au Bulletin des Eglises, à la Semaine Religieuse, au
Bulletin des Féales suivantes de Notre-Dame. Peut-être
ailleurs encore. Je crains d'oublier.
Couronnement de votre laborieuse semaine, le dimanche
arrive. C'est le jour du repos. Vous vous reposez en
écrivant encore. Un quotidien vous ouvre ses colonnes, et
vous venez y causer. Littérature attrayante, amusante et
sérieuse à la fois, dont je vous rends grâce. Vous pénétrez
en amateur dans la salle de rédaction ou vous êtes attendu
comme un ami. Serrez donc un peu vos rangs, vous, les
Journalistes professionnels, à vous tous, informateurs
politiques, courriéristes parlementaires, spécialistes du
Bulletin des Halles et du ccurs du change, historiographes
des affreux assassins, des automobiles écraseurs et des
chiens écrasés ! Un jour sur sept laissez une place au
causeur. | |
De quoi causez-vous Monsieur ? De tout. Parfois d'un
rien ; Car un rien suffit à vous amuser. Toujours de quel-
— 196 —
que chose. Je n'analyse plus, je glane. C'est l'éducateur, le
maitre, l'ami des enfants qui me tombe le plus souvent
sous la main. « En regardant les petits », vous êtes ému.
Le candidat au certificat d'études primaires vous intéresse
prodigsieusemént. Haletant, au détour du chemin rural
vous guettez la rentrée de sa voiture. Char de triomphe ou
char de deuil? Et votre figure s'illumine. Le candidat est
vainqueur et son char pavoisé :
« Sunt quos curriculo pulverem olympicum
« Collegisse juvat »,.....,
Je serais mauvais peintre de votre allégresse. Mieux
vaut la photographier. Je cite donc in extenso.
« Autour du certificat d'études, quelle fraicheur d émo-
tions !
A la campagne, — non pas à la ville, où le pittoresque
individuel est noyé dans la cohue et le mouvement anony-
me des foules, et où, les figureset les choses, tout est verni,
poudré, ripoliné, — au village donc, le certificat est un gros
évènement. Promenez-vous ces jours-ci, vers six heures du
soir, (ancienne heure), sur les routes si gracieuses qui
mènent aux chef-lieux de canton. Si vous apercevez une
voiture sur laquelle on a arboré un petit drapeau tricolore,
dites-vous : « C'en est un! il est reçu !.., » On ne peut
pas s'y tromper. Le sol tremble sous la carriole La jument
poulinière, l'œil en feu, fait sonner ses sabots et s'enfle dans
les brancards ; on dirait qu'elle comprend et qu'elle a
conscience de porter, assis sur la banquette, le passé et
l'avenir d'une race! En fait, il y a le père et le fils. Ils
parlent peu ; les joies profondes ne font pas de bruit. C'est
une quiétude paisible dans un doux chatouillement de
gloire... Quand il v a un passant à l'horizon on ralentit, on
s arrête un brin, pour écouter un propos flatteur.
— « Eh! bien! ça y est? — « Ça y est... » dit le père,
puis il ajoute, en désignant son heureux fils d'un petit
— 197 —
mouvement de tête: « Oh! ch’t'ici c'est un fin! Pou
. l mémoire ch'est tout pur s'mëre! » Il ne dit rien de plus,
mais, à la façon dont il redresse son busteet dont il regarde
lui-même son fils, on devine assez que son intime pensée
est qu'il ne lui a rien fait perdre non plus en étant son père.:
Et l'attelage repart comme un bolide. Les ménagères
se mettent sur le pas de leur porteet, à la vue du petit
drapeau :
—- C'est, dit l'une, l'fiu de ch! tiot Baptiste qui est erchu
à sin certificat.
— Tout le monde l'dit, ajoute une autre, qu'ch'est in
éfant qui est fort capable.
Mais la voiture ne s arrète plus.
— Man! Man! s'écrient les plus jeunes frères, en la
voyant venir de loin... n'a in drapeau sur l'carette !.….
Joseph il est erchu !
Le jeune lauréat fait son entrée, la mine épanouie. On
lembrasse, on l'admire. On l'interroge. « N'a qu'chinq
d'archus su diche », dit-il, triomphant, « les autres ils ont
fait des fautes pou’ l'français! » Et la mère, pendant qu'un
frisson d orgueil lui court entre les épaules :
« In sait bien, dit-elle, qu'ils ne peuvt pas erchuvoir
tout le monde. » . d
Puis, quand on s'est mis à table : .
— (© Al'ons, fait le père, ch'est in bonne affaire ! A ch°t
heure, té peux te reposer, t'in sais assez! Minge, min
garchon !.….
Et dans le soir qui tombe, la gloire apporte son im-
mense quiétude sur la maison du ptiot Baptiste, dont le
« fiu » a été recu à son certificat !.…
Et je ne trouve pas cela si ridicule,
comme disait feu François Coppée. »
Je suis de votre avis et je trouve cela superbe Le ‘‘ fiu ,,
— 198 —
du p'tiot Baptiste est la gloire de Lisbourg. Il est l'heureux
conservateur de la langue française et de la langue Saint-
Poloise, ces deux sœurs. Honneur à lui et à vous ! Vous
l'aimez. D'un même « cœur innombrable », vous aimez
les bacheliers en herbe, vous aimez les distributions de
prix, vous aimez même les vacances. Que n aimez vous
pas de tout ce qui touche à l'École ?
Mais on ne peut tout aimer. Vous n'aimez pas les
« muffles » Oh ! Pas du tout. Vous n'aimez que modéré-
ment, les préjugés, le snobisme, les travers privés et
sociaux, le duel, les décorations, le régime sec d'outre-
atlantique, les chapeaux trop chic, la boîte à poudre, le sac
à main qui l'abrite en ses flancs. peut-être mème le suf-
frage des femmes. Seriez-vous misogyne comme Euripide”?
Ni boite à poudre, ni boite à votes ? Que restera-t-il donc
ô censeur ?. Il restera les &« nobles âmes » pour lesquelles
vous avez écrit « l'envers du luxe », et cela peut suffire.
Pour Bnir, une toute petite question ! Votre tendance
naturelle et avouée à sourire, voire mème à rire, ne se
nuancerait-elle pas quelquefois d'une toute petite teinte
d'irrespect ? J'ai frémi en lisant de vous ceci : « L'Acadé-
mie pardonne tout le mal qu on dit d'elle, pourvu qu'il soit
bien dit ». Auriez-vous par hasard, médit de l'Académie.
la grande ou, (péché véniel), de ses succédanés régionaux.
J'ai dû creuser plus à fond vos écrits et je puis rassurer
mes collègues. Tout est orthodoxe; j'en étais sûr d'avance.
Comment un futur académicien aurait-il pu eflleurer
l’Académie? Autant vaudrait vous soupçonner d'avoir parlé
à la légère du canonicat quand la vocation de chanoine
germait déjà en vous. Que nul ne s égare en d'aussi témé-
raires hypothèses !
* : &
Au reste, à supposer que l'Académie ou le Chapitre eût
quelque chose à vous pardonner, de quel cœur vous seriez
— 199 —
absous, pour avoir si bien dit tout ce qu'il fallait dire de
notre Collègue M. le Chanoine Rambure. Après vous savoir
entendu je n'ose me risquer à parler de lui, comme je le
voudrais. « Tout est dit et l'on vient trop tard».
Pourtant je désire vous remercier avec toute la ferveur
d’une amitié que la mort n'a pas brisée d'avoir fait revivre
en pleine lumière une belle figure arrageoïse qui nous fut
chère à tous.
Peut-être ai-je, pour parler des titres particuliers. J'étais
un bambin de six ans, élève de quelque vague onzième à
l'époque où sous nos yeux émerveillés, Louis Rambure
cueillait tous les lauriers des classes supérieures. Dix ans
plus tard, je devenais son élève en: philosophie. Je lui
dois ce que j'ai appris de la science des sciences. Je lui dois
bien plus, puisque dès le jour où il me fut donné de vivre
auprès de lui,il me prodigua les témoignages de cette
affection sûre, inaltérable, toujours en éveil, dont vous avez
décrit le charme et le prix. Un peu distant de qui l'abordait
pour la première fois, (s'il n'était humble ou malheureux),
M.Rambure se réservait pour ses amis. Mais que ne leur
réservait-il pas ? Je me souviens de l'accueil qu'il me fiten
cette Académie le jour où il fut délégué pour m'y recevoir.
J'ai encore présentes à l'esprit les réunions du Bureau de
cette association d'anciens élèves où il retrouvait avec joie
tous les siens, et où son esprit organisateur s'attachait
patiemment à créer un organe vigoureux et durable. Je
n'ai pas oublié qu il voulut m'associer aux grands évène-
ments de sa vie J'étais son hôte à Lille, lorsque, professeur
de littérature latine et pro-recteur de l'Université catho-
lique, il célébra ses vingt-cinq années de sacerdoce, au mi-
lieu de cette brillante pléiade d'amis que présidait en sou-
riant Mgr Baunard et au sein de laquelle l'Église de France
a recruté deux de ses chefs les plus éminents. J'étais encore
son hôte à Boulogne, le jour où,quittant non sans quelque
tristesse, les hautes fonctions d'administrateur dont il
— X0 —
s'acquittait avec tant de zèle et d'autorité, il fut appelé
par son évêque à la direction d'une grande paroisse. Son
retour à Arras au titre de vicaire général fut de trop courte
durée.Il nous valut au moins la joie brève du revoir.Mais
c est à Boulogne encore que je revis M.Rambure une der-
nière fois au cours des évènements tragiques. Ils avait tra-
vaillé à ce livre de la Guerreen Artois qui lui doit de si
belles pages. Il voulait vivre encore, pour poursuivre sa
tâche de travailleur infatigable. Mais son cœur saignait
trop de la blessure de son cher Arras. C'est de l'écroule-
ment d'un passé tant aimé qu'il se mourait lentement.
Nous l'avons compris le jour où les portes de sa maison
d'exil s'ouvrirent devant le triste cortège qui s’acheminait
jusqu'au cimetière de Boulogne où j'eus la consolation de
dire sur sa tombe le suprême adieu.
« Montrez-lui la lampe éteinte
Et la porte ouverte »,
a dit Mæterlinck. La porte s'était ouverte devant un
cercueil : car la lampe longtemps vacillante s'était éteinte
au souffle d'une rafale trop violente et trop longue. Nous
l'avons mieux senti encore, le jour où sa dépouille mortelle
revint au cimetière d'Arras, sillonné de tranchées, hérissé
de barbelés, bouleversé, méconnaissable. Oh oui, le
spectacle de cette désolation, de cette barbarie dont il
avait été le témoin angoissé, l'avait atteint au cœur. Le
mal avait été plus fort qu'un puissant désir d'action. C'est
pour cela que la lampe terrestre ne brillait plus. Mais
c'était ailleurs l'éternelle lumière.
Ilresteicile souvenir d'une amitiépleinedecharme,mieux
encore d'une conscience droite, d'une admirable activité
à laquelle vingt objets ne suffisaient pas. d'une intelligence
ouverte à tout ce qui est noble et beau surtout d'un cœur
d'or pour lequel les devoirs de l'affection, du dévouement,
— 201 —
de la pitié pour les aibs f elétaient une réalité toujours
vivante et présente.
Vous avez bien vu, Monsieur, ce qu'était votre prédé-
cesseur ; et, si votre fine et pénétrante analyse nous laisse
une forte impression de vérité, c'est que celui à qui vous
venez de rendre hommage n'est pas un étranger pour
vous, mais un ami, presqu'un frère ainé. Comme lui vous
savez que multiples sont nos tâches humaines, qu’il ne
faut pas caindre de prodiguer, voire même de disperser son
effort, parce que l'effort est la raison d’être de la vie et que
la vie ne vaut que par l’action.
med de D D D DRE
RAPPORT
SUR LE
CONCOURS D'HISTOIRE
19235)
M. BESNIER
Membre résidant
MESSIEURS,
SE" me chargeant pour la sixième fois de vous rendre
+ compte des œuvres présentées à votre concours
d'histoire, votre Commission a fait à ma fonction officielle
un trop amical crédit pour que j'aie cru pouvoir me dérober
à son appel. Aussi bien, si ma tâche reste difficile de rete-
nir l'attention du brillant auditoire de votre séance publi-
que sur l'intérêt des travaux de vos lauréats autant que
ceux-ci le mériteraient, du moins n'a-t-elle cette année rien
d'ingrat, puisque les trois études soumises à vos suffrages
sont, à des titres divers, dignes de vos éloges.
Pour la première fois, je crois, vous allez avoir à appli-
quer une modification assez importante de votre ancien
règlement : l'anonymat cesse d'être imposé aux ouvrages
concurrerts.
— 204 —
La tradition à laquelle nous mettons ainsi fin se recom-
mandait d'excellentes intentions : elle prétendait sauve-
garder l'amour-propre des auteurs et faciliter aux juges la
hberté de leur uppréciation. Mais votre décision d'ac-
cueillir même des livres déjà publiés laisse aux timides la
faculté de voiler la signature de leur manuscrit sous une
prudente devise et respecte mieux la dignité de vos com-
missaires. |
L'anonymat était, en effet, il faut bien l'avouer, la plu-
part du temps (permettez-moi cet euphémisme) une précau-
tion inutile. Aujourd'hui, une étude historique qui sollicite
l'attention d'une Société académique, soucieuse de son
qualificatif un peu désuet mais toujours respectable de
savante, suppose des recherches dans les archives et
bibliothèques assez répétées pour ne pouvoir passer ina-
perçues : c’est l'honneur des auteurs qui se passionnent
pour ces études désintéressées de connaitre leurs travaux
réciproques, de s'entr aider par des échanges de notes et
de substituer aux rivalités jadis forcenées des savants en
« us » une amicale émulation dans la poursuite du rensei-
gnement exact.
Mais le même souci scrupuleux de vérité arme mieux
aussi les juges que nous devons être contre la tentation
d'une excessive indulgence pour le résultat médiocre du
travail trop rapide, ou mal dirigé, d'un galant homme
insuffisamment préparé au labeur historique. Votre Com-
mission saura toujours au besoin crier le hola ! nécessaire.
Du moins, formulant son opinion sur un auteur que ne
protège plus le masque d un anonymat même un peu déri-
soire, votre Rapporteur évitera mieux la voie aussi aisée
que souvent injurieuse d'une critique trop caustique : il
n'est guère d'œuvre dont il n'y ait quelque partie qui
mérite attention ; il est plus équitable et profitable aussi
de dégager cet actif que de donner à rire du surplus.
— 905 —
Hätons-nous de dire qu'il n'entre rien de cetté prudente
courtoisie dans les éloges que nous vous demanderons
sans restriction pour le « Guide du Touriste à Montreuil-
sur-Mer » (1) édité par les Amis du vieux Montreuil et
écrit avec un charme si pénétrant par M. Henri Porez,
professeur à l'Université de Lille, guide présenté pour le
prix Braquehuy par ce jeune groupement justement fier
de l'œuvre de son Président.
Il est impossible de résumer de manière plus intelligem-
ment complète l'histoire d'une ville, de sentir plus profon-
dément et d'évoquer avec une plus juste et sobre finesse le
caractère de celte cité, enfin de promener un visiteur avec
plus de commode profit que ne le fait M. Porez.
Sans doute sa tâche a été facilitée par les travaux de
Braquehay lui-même, puis par ceux de M. Rodière, mais
il l'a menée à bien avec une telle perfection que, je puis le
dire, récompenser ce petit chef-d'œuvre honorera votre
Compagnie et sera le meilleur hommage qu'elle puisse
rendre à la mémoire de Braquehay rénovateur de l'histoire
du Ponthieu.
En quinze pages de la plus sûre érudition, M. Porez nous
montre Montreuil, port unique sur la Manche de la mo-
narchie capétienne, coin avancé entre le Comté de Flandre
et le duché de Normandie, première étape de la route
d'Angleterre; sa prospérilé pendant et après la grande
guerre Anglaise ; la période héroïque des deux terribles
sièges de 1537 et 15#4 qui sauvèrent, peut-être, la monar-
chie des Valois ; le recueillement plein de dignité de la
petite ville aristocratique déchue de son rôle historique,
(1) Ce guide n’a de commun qu’une partie de l'illustration avec la
2° édition du Montreuil à travers les dges de M. P. C ALBERGE
[ Montreuil, imp. Fonrane Dupont 1920, 154 p. in-12] « écrit sans
aucnne prétention d'érudition » présenté au Concours de 41925,
(V. Mémoires de l’Académie, p. 163).
— 906 —
le charme captivant qu'elle exerce sur l'école moderne de
peinture anglaise.
Dans le guide proprement dit, devant chacun des édi-
fices rencontrés, l'essentiel est résumé sur l'histoire de
l'institution, souvent si originale, qu'il abrita. Huit zinc
vigoureux de Lebrun, d'après des clichés de Fontaine-
Dupont, une vue cavalière du XVITI° siècle et six photo-
gravures, peut-être trop estompées, illustrent cette œuvre
que ses dimensions réduites ne doivent pas empêcher de
considérer comme capitale.
VotreCommission vous demande de décerner à M. ep
Porez, avec vos plus vives félicitations, le prix Braquehay
qui conserve encore cette année sa valeur de quatre cents
francs.
Serait-ce sortir du cadre de ce rapport qu'exprimer le
vœu que M. Henri Porez trouvât le temps d'écrire un
guide similaire pour notre ville d'Arras si riche de souve-
nirs mais désormais hélas! si appauvrie de témoins du
passé. La fine sensibilité de l'auteur, le don qu'il a reçu et
développé par une méthode très sûre, de faire parler textes
et pierres avec le ton mesuré qui convient à notre race ont
déjà rendu, il est vrai, à notre cité meurtrie, le juste hom-
mage que méritait son martvre d'hier (1). Reste à nous
faire revivre l'ancienne splendeur de la capitale de l'Ar-
tois, berceau de nos trouvères.
#
k #
Ce sont également des amis et non l'auteur qui présen-
tent à votre Concours d'histoire la monographie du
« Village et de la Seigneurie de Quéant » écrite par
M. Eugène RouGE, qui dirigeait dans cette commune une
l
(1) H. Porez. Arras dans la collection des Villes meuriries de
France chez Van Œsr, 1918. 62 p. in-16, 24 photogr.
— 907 —
importante sucrerie en 1914. M. RouGE aime profondé-
ment sa petite patrie adoptive et, depuisquelque vingtans,
au hasard de ses loisirs, a poursuivi sur elle une minu-
tieuse enquête. Je ne puis mieux faire que lui laisser la
parole pour exposer ses intentions :
« Nous avons relaté, au milieu de données historiques
« qui servent de cadre à notre étude, les évènements qui
« se rapportent à notre village et donné des renseigne-
« ments sur les monuments, les mœurs, les usages, la
« culture, l'industrie, la valeur des choses à travers les
« âges.
« Il nous a été permis d'établir l'état des propriétés à
« diverses époques, la succession des seigneurs du village
« depuis la fin du XI1I° siècle et celle des desservants de
« la cure depuis le milieu du XVI® ; nous avons reproduit
« des documents concernant ses habitants et les régimes
« politiques sous lesquels ils ont vécu; puis étudié les
« anciennes fondations charitables, commune, aumôûne,
« hospice pour les pélerins, hôpital, maladrerie, école
« dominicale, bourses d'écoliers et confréries, toutes choses
« portant avec elles un enseignement ».
M. RouGE écrivait à l'intention de ses concitovens et
non d'un public érudit ; cette considération lui a dicté le
plan de son ouvrage dans les quatre cents pages duquel
des lecteurs curieux de détails, mais mal avertis des insti-
tutions anciennes, trouveront les explications abondantes
qui leur sont nécessaires. Cette abondance, qui na pu
toujours puiser qu'aux sources les plus sûres, n'est pas
sans nuire à la présentation des renseignements, si cons-
ciencieusement documentés, que M. RoUGE a recueillis
tant sur Quéant que sur Pronville et leurs environs,
d'Arras à Oisy, de Cambrai à Bapaume. Du moins, une
excellente table des matières donne:t-elle un fil conducteur
dans cet ensemble un peu touffu. Le vrai grief que le
devoir d'être sincère m'oblige à retenir est la négligence
— 208 —
systématique des références: le lecteur a cependant droit à
celles-ci pour sa commodité ; l'auteur lui-même s'impose
utilement la discipline de les noter, car il prend ainsi le
meilleur moyen de les critiquer. Dix photogravures hors
texte illustrent ce très estimable ouvrage auquel votre
Commission vous propose de décerner une médaille d or
de cent francs.
Vous me permettrez, Messieurs, de ne pas clore ce
compte rendu de l'œuvre de M. RoUGE sans rappeler le
rôle qu il retrace trop modestement de ce village de Quéant
pendant la grande guerre. Le grand public connait le nom
des deux baslions de Drocourt et Quéant qui protégèrent,
quatre années durant, la ligne Douai-Cambrai si utile
aux opérations de nos ennemis. La population de la partie
envahie de l'arrondissement d Arras sait de plusqueQuéant
est devenu son véritable chef-lieu administratif, centre
officiel de son ravitaillement, mieux encore cerveau et
cœur de sa ferme résistance aux exigences allemandes.
C'est à la seule autorité morale de son Maire, M. Émile
LorTu, que Quéant doit ce rôle auquel ne le destinaient ni
son importance, ni sa situation géographique. Lorrain
d'origine, profondément patriote, d'une vive intelligence
mürie par l'expérience des affaires, d'une intransigeante
droiture qui lui avait permis de se lancer dans les luttes
politiques avec toute l'ardeur de ses convictions sans se
faire un ennemi, M. Loru sut simplement, dignement,
maintenir pendant trente mois aux menaces comme aux
séductions de l'envahisseur une inébranlable et efficace
opposition.
L'hommage si mérité que son ombrageuse discrétion
empêchait seule M. Rovuce, son beau-frère très attaché, de
rendre publiquement à la mémoire de M. LoTu,l Académie
d Arras, qui avait toujours trouvé un ami sympathique
dans le Conseiller général de Marquion, et qui est le con-
servatoire des meilleures traditions locales, tient à honneur
— 209 —
de l'ajouter à l'histoire de Quéant qu’elle a le plaisir de
récompenser aujourd'hui.
“"«
Le troisième et dernier travail dont j'ai à vous rendre
compte a conservé l'apparence de l'anonymat. Sous la
devise « Mieux vaut tard que jamais », il nous donne un
très important chapitre de l'histoire de l'Hôpital Saint-
Louis de Boulogne, l'histoire religieuse de cet établisse-
ment et la biographie des aumôniers qui y ont célébré le
culte catholique depuis 1693. Vous vous rappelez avoir
décerné en 1923 une médaille d'or à une Histoire générale
des fondations charitables de Boulogne. L'auteur de ce
nouveau chapitre semble avoir profité des conseils que
votre Rapporteur avait cru pouvoir donner à son devancier.
Maintes corrections prouvent un effort louable pour réfrè-
per les saillies d'une plume primesautière. Est-ce à dire
que cette première révision soit suffisante et qu'une sévé-
rité plus radicale ne doive élaguer encore des commen-
taires trop vifs, des fragments trop accentués d'un plai-
doyer « Pro domo sua », qui ne paraissent pas avoir leur
place naturelle dans un travail historique, surtout de trop
prolixes citations qui retardent sans profit un récit agréable,
attachant et, l'on peut dire édifiant. L'auteur a marqué de
traits saisissants la différence tout à l'honneur du régime
moderne entre la conception qui, avant la Révolution,
confiait pour une durée éphémère la lourde charge de
l'aumônerie à un jeune prêtre sans expérience en attente
d'une cure et celle qui a prévalu depuis et a appelé à ce
poste si important de consolateur des Pauvres des hommes
éprouvés par un ministère soit prolongé, soit particulière-
ment remarqué,comme MM. PruvosT, SERGEANT,O KELLY,
etc... Nous ne pouvons omettre ici le nom resté justement
cher à l'Académie d'Arras de M. VAN Diva, si bref
qu'ait été son passage aux Hospices de Boulogne.
14
= 910 =
À vrai dire, tout ne peut plus être inédit dans une his-
toire religieuse d'une partie du diocèse d'Arras qui com-
prend le XIX®° siècle depuis la publication de l'œuvre
magistrale où notre éminent Collègue, M. GUILLEMANT, a
retracé l'activité minutieusement universelle de Monsei-
gneur Parisis avec un accent si juste, une connaissance si
pénétrante des œuvres et des hommes.
Néanmoins, il reste que cette histoire des Aumôniers de
l'Hôpital de Boulogne est traitée généralement avec une
réelle élévation de pensée, documentée avec une suffisante
précision, présentée de manière alerte, et que, tout en
demandant à son auteur de la revoir sans complaisance,
l'Académie doive l'encourager par une médaille d'or de
cent francs.
L
+ +
Sous des formes bien différentes, avec des mérites iné-
gaux, les trois œuvres présentées cette année à l'Académie
d'Arras sont donc susceptibles d'avancer ou d'améliorer
notre connaissance du passé. Rien ne justifie mieux l'uti-
lité de vos concours et le prestige qu'ils conservent en
dépit des circonstances. Celles-ci ne font-elles pas plus
ingrates les longues recherches historiques et ne diminuent-
elles pas, hélas ! singulièrement, l'importance matérielle
relative des récompenses dont il vous est loisible d'encou-
rager celles-ci ! 11 y a dans le désintéressement des érudits
fidèles à ce labeur obscur un heureux symptôme qui
‘ prouve, jusqu’en ce domaine, apparemment secondaire,
mais si heureusement traditionvuel, l'indestructible vitalité
de notre terre d'Artois.
SO
RE EE EN NT ET US
RAPPORT
CONCOURS DE POÉSIE
M. le Chanoïlne VERGNEAU
Membre résidant
— 194 €+——
MESDAMES, MESSIEURS,
Sa lu, quelque part, qu'un honnète père de famille était
sorti, accompagné de son fils. Au cours de la
promenade, ils virent quelqu'un venant à leur encontre. Et
le père, comme effrayé. de crier assitôt :
Attention ! mon fils ; c’est un critique, il mord !
Ÿ aurait-il, par hasard, dans cette docte assemblée,
quelqu un qui, me voyant paraître, serait tenté de dire à
80n VOIisin :
Attention | mon cher ; c’est un critique, il mord ?
Qu'il veuille bien se rassurer! car aujourd'hui, je ne
suis pas d'humeur maligne, et je n'ai pas d'autre intention
que celle de louer tous ceux qui ont pris part à notre
Concours de littérature : de louer les uns pour ce qu'ils
ont fait ; de louer les autres pour ce qu’ils auraient été
capables de faire, si....., s'ils avaient eu des idées bien
— 919 —
définies, des expressions justes, et surtout cette clarté, œ
bel ordre que notre intelligence recherche et dont elle est
charmée ; si enfin, ils avaient scrupuleusement respecté
les règles de notre grammaire et de notre prosodie fran-
Ççaises.
Car ces régles existent toujours : traditionnelles et pré-
cises, ayant dirigé l'éclosion de nos chefs-d'œuvre clas-
siques,elles n'ont jamais perdu le droit de s'imposer à tous
ceux qui prétendent au titre de poètes.
Je le sais ; elles paraissent gênantes, et beaucoup cher-
chent à s’en affranchir, comme si les diflicultés étaient
faites pour abattre et non pour être abattues. Avec le
rythme,avec la rime, ils en prennent à leur aise ; de là des
œuvres d'un genre douteux : Prose ? Poésie ? on ne sait
pas au juste ; de là, aussi, des vers réguliers et des vers
irréguliers.
1. — En cherchant bien, on trouve de ceux-ci dans le
manuscrit ayant pour titre : ur Bouquet printanier ;
Moreste offrande à une Marraine de guerre. Cette bonne
marraine de guerre a dû goûter certaines strophes qui
plaisent comme tout ce qui vient d'un cœur reconnaissant.
Par ailleurs, je soupçonne que l'auteur ne s’est ni recopié,
ni même relu. Autrement, aurait-il laissé certaines fautes
des plus faciles à corriger ? Au point de vue grammatical,
il met au masculin singulier le participe & semé » bien que
se rapportant à un féminin pluriel « les fleurs » ; au point
de vue prosodique, il fait rimer rayons avec quinse ans ;
parlant d'une petite fille, il dit :
L'un de ses petits doigts plantés dans son petit nez
Scandons : L'un de ses — petits doigts — plantés dans
— son petit..... Tiens! le nez est de trop; qu'en faire ?
le changer de place? le retrancher ? pour une petite fille,
l'un ne vaut pas mieux que l'autre.
— 213 —
Certains vers sont à peine de la bonne prose : ceux-ci,
par exemple :
Il s'agit d'un ordre de départ donné aux soldats réfugiés
en Suisse :
Que vos apprèts soient courts, et vos adieux discrets !
Les Alpes sont là-bas : la patrie est derrière.
Ea avant ! on partit joyeux pour la dernière
Randonnée à travers les champs et les marais.
Ces quelques défauts n'empêchent pas qu'il y ait en plu-
sieurs pages des sentiments délicats heureusement expri-
més ; et cest en leur considération que l Académie accorde
volontiers à l’auteur une mention honorable.
IT. — Les second manuscrit porte ce titre: Carmina
Jjuoenilia :petits poèmes de jeunesse ; il se termine par ce
gracieux envoi :
O vous, bonne Mère, dont le sourire
Me captive doucement et m'inspire,
J'offre aujourd'hui l'hommage de mes vers ;
Pardonnez-moi, s'ils sont faits de travers.
La mère, bien sûr, a pardonné ; l'Académie indu'gente
pardonne aussi ; elle accorde mème, et très volontiers, à
l'auteur, une médaille de bronze : car il a d'agréables vers
que l'on sent inspirés par un cœur sensible ; et devant ces
timides essais d'un poète qui fait, peut-être, son premier
vol, je me sens désarmé ; je n'ose même pas hasarder un
conseil ; mais si j'osais, je dirais au jeune auteur : croyez-
moi, évitez avec soin les mots inutiies, les phrases vagues,
les strophes stériles où la pensée semble piétiner sur place,
et les hémistiches qui n'ont que cinq pieds au lieu de six;
défiez-vous des zéphirs, des lacs bleus, du ciel asuré, des
horizons lointains, des éméraudes et des saplurs ; ne com-
parez plus des étoiles à des :
Flocons de neige épars aux cèlestes prairies.
— 214 —
Toutes ces images effacées, ternies par un trop long
usage ont cessé de nous charmer ; c'est une dentelle qui
ne convient pas mieux à la vraie poésie que des colifichets
à ls Minerve antique, |
III. — Quelqu'un qui fait fi des colifichets et des dentel-
les, c'est l’auteur du manuscrit ayant pour titre :
Quelques cantates, chœurs et chansons,
et pour épigraphe :
Pour l'Idéal, le Peuple, la Patrie.
N'attendez pas de lui des vers raffinés et doucereux
comme ceux que faisait Racine aux demoiselles de Saint-
Cyr ; notre poète a trouvé une muse guerrière pour l'ins-
pirer ; favorisé par elle, il a martelé des strophes destinées
à être chantées par des gars vigoureux et des instruments
sonores, à l'honneur, particulièrement, des héros de Fré-
vent et de Saint-Pol.
Quand les vers doivent être ainsi chantés, bon gré, mal-
gré, le poète est sacrifié ; c'est la musique qui domine et
s'impose aux auditeurs. Alors, on ne demande au parolier
que des mots et des rythmes se prétant le mieux possible
aux différents effets musicaux, et l’on ne refuse pas des
refrains et des couplets comme teux que je cite :
© Tervane, à Saint-Pol,
O ville à nos cœurs-chère !
Fécond et noble sol
Pays bien fait pour plaire.
O Saint-Pol gloire à toi !
Nous clamons ta vaillance,
Ton honneur et ta foi ;
Ton cri : Saint-Pol et France
ce
— 215 —
Les gars du Nord, dans chaque section,
Se distinguaient par leur belle vaillance :
On les trouvait au fort de l’action.
Tous avec eux marchaient sans défaillance,
Pleins d’abnégation ;
Gloire à vous tous ! O: soldats Fréventins
Que chacun révère à cette heure
Vous avez fait l'humanité meilleure (c’est à savoir !)
Du pays plus beau le destin
Grâce à cette bravoure
Superbes soldats de chez nous
De respect la France s’entoure
Honneur, honneur et gloire à vous !
Evidemment, de tels vers qui, parfois, vont au pas de
charge et passent par-dessus les régles de la prosodie et de
la syntaxe, de tels vers, dis-je, ne sont pas écrits pour des
harpes cèlestes et des enfants de salle d'asile, mais pour
des gosiers solides et des clairons retentissants, et parce
qu'ils sont très capables d'atteindre leur but, l'Académie
ne s arrêtant pas trop aux exigences de la haute poësie, se
fait un plaisir d'encourager l'auteur en lui décernant une
mention honorable.
IV. — Et voici d'autres chansons ; chansons populaires
qui sentent moins la poudre, et sont plutôt humoristiques;
les unes en français,les autres en patois,avec cette devise:
« aura popularis ». |
Dans cet humble genre de poësie, on demande de la
facilité, une gaieté aimable, de l'esprit ; autant de qualités
que l’auteur possède éminemment. D'ailleurs, les sujets
qu il traite ont pour nous un intérêt particulier, parce qu'ils
se rapportent à cette bonne ville d'Arras. Le fameux beffroi,
l'illustre Crinchon ne sont pas oubliés ; et l'Académie qui
ne se défend pas dune prédilection marquée pour ses
bardes arrageois, accorde volontiers à notre joyeux et
spirituel chansonnier une médaille d'argent,
— 216 —
V.—Pour aimer ainsi notre ville et ceux qui la chantent,
l'Académie ne doit pas se montrer et ne se montre pas
indifférente à l'égard de ceux qui célèbrent quelque autre
province de notre Artois. Aussi a-t-elle accueilli favorable-
ment le manuscrit intitulé : Légendes boulonnaises.
L'auteur est trop modeste quand il écrit :
Si ce mince recueil n’est point plaisant à lire,
Ne m'en voulez pas trop : c’est la faute aux souris,
Elles ont grignoté les plus jolis récits.
Son recueil est très intéressant, et nous nous contentons
fort bien de ce que les souris nous ont laissé. Sur Sainte-
Ide et Sainte-Godeleine, sur les comtes de Boulogne, sur
l'église Notre-Dame, l’auteur a recueilli d'anciennes tradi-
dions qu’il nous conte avec la plus parfaite aisance ; le
récit est varié, pittoresque, vivant. Il va, pour ainsi dire,
droit devant lui,nese souciant pas outre mesure du rythme,
de la distinction des syllabes, de la coupure des hémis-
tiches, de la rigueur classique des rîmes, ici, inventant un
adjectif, là, ne voulant pas savoir si l'h de tel mot est
aspirée ou non, faisant de la prose versifiée, quand il serait
capable de vraie et pure poèsie, mais, par Apollon! mar-
chant d'une si belle allure, qu'on le suit sans peine, avec
joie, et que rendu avec lui au bout de Ia carrière, on
applaudit l'Académie qui lui décerne une médaille d'argent.
VI. — Après cela on est tenté de reprendre son train
ordinaire, et de revenir à la simple réalité. Mais voici un
recueil dont l'épigraphe est peu rassurante :
Des cris, du sang, des larmes.
et l'auteur nous dit dès sa première page, parlant de son
œuvre :
Mon cœur y frémit jusque dans sa fibre, (il doit en avoir
Et dans tout ce livre où mon âme vibre, plus d’uue !}
Il est peu de mots qui n’aient pas saigné !
— 217 —
Ainsi qu'il convient dans les pièces où les sentiments
doivent s'exprimer avec une émotion plus vive et une sorte
de violence, notre poète ne se départ presque jamais de
cette noble sobriété qui ramasse les forces au lieu de les
disperser. Qualité assez rare. « On ignore, disait Fénelon,
on ignore l'art de s'arrêter court en deça des ornements
ambitieux ». D'ailleurs, notre manuscrit contient surtout
des sonnets, genre de poësie qui retient la Muse et l'em-
pêche de divaguer.
Les rimes sont, d'ordinaire, d’une étonnante richesse,
et semblent n'avoir coûté aucun effort. Boileau en eût été
jaloux. De plus, quoiqu'en dise sa modestie, notre poëte a
plus d'une corde à sa lyre ; s’il pleure sur les ruines d'une
ville qu'il aime particulièrement, Béthune, sur des morts
prématurées, s il s'indigne contre la férocité des envahis-
seurs et la tiédeur de nos alliés, il sait aussi railler amè-
rement les stériles palabres des politiques, déplorer les
avantages trop restreints d'une paix imparfaite, encoura-
ger les efforts de ses concitoyens, chanter agréablement les
charmes de son jardin, et, à l'occasion, nous amuser avec
un simple et spirituel bavardage.
Je me trompe sans doute, mais je crois qu'il m'en vou-
drait sije n'ajoutais pas quelques remarques ingénues :
certaines images sont un peu audacieuses comme celle où
il nous montre Clémenceau « debout sur l'avenir » et la
ville de Lens « au front géant ». I] a des alliances de mots
qui, à la première lecture et avant réflexion, nous décon-
certent ; par exemple : il dit de Béthune ruinée, que la
ville montre aux alentours.
Son cœur anéanti que la pelle déblaye.
Enfin, certaines phrases sont vraiment trop dures à nos
oreilles, celle-ci, par exemple :
— 218 —
Taat que l'on tient un glaive et qu'il faut le brandir
Stoïque, les yeux secs, loin du charnier où crie
Le sang pur des héros pour qui, pieux, l’on prie
Je dis que par ces temps, l'on se doit de grandir.
Harmonie imitative,dira-t-on ; peut-être, mais pas imitable.
Ceci réglé par acquit de conscience, et les fautes légères
mises de côté, l'Académie félicite le poëte et lui accorde
une médaille d'argent.
VII. — Même récompense pour l'auteur du manuscrit
ayant pour titre, ce simple mot : Préludes.
D'après Brunetière, pour juger un poète, il faut voir
comment il comprend ces trois choses : la nature, —
l'amour, — la mort ; et comment il en parle. Notre auteur
a pris l'amour pour principal sujet ; il traite la matière non
en philosophe qui analvse froidement une des plus fortes
passions de notre nature humaine, mais en homme qui, tout
jeune qu'il est, a cependant-assez vécu pour expérimenter,
ce sentiment étrange qui torture et qu'on aime, et qu'on a
très heureusement appelé un doux mal, dulce malum.
Sa dernière et charmante petite pièce est très sugges-
ive à ce sujet. Elle est intitulée : L'amour et la tourterelle.
L'Amour a perdu son carquois ;
De cris, la nature est remplie ;
L'enfant le cherche dans les bois,
Dans le jardin, dans la prairie.
Mais, comme ses efforts sont vains,
Après avoir fouillé sans cesse
Tous les buissons, tous les chemins,
Il verse des pleurs de tristesse.
Mais son carquois n’est pas perdu ;
Une charmante tourterelle
Près d'un rosier fleuri l'a vu
Et le rapporte à tire-d’aile
— 219 —
Bientôt, un sourire moqueur
De l'Amour efface les larmes.
Le voilà rempli du bonheur
De tenir, à nouveau, ses armes.
Aussitôt, il en veut user.
Il prend une flèche cruelle,
Vise et s’empresse de blesser...
La malheureuse tourterelle.
Voïlà pourquoi dans les grands bois,
On l'entend gémir sa souffrance.
L’Amour méchant, pour son carquois,
N’eut pas d'autre reconnaissanee.
C'est joli comme une ode d'Horace ou de Sapho.
Notre jouvenceau, — si jouvenceau il y a — désire la
gloire ; ce n’est pas défendu, et je la lui souhaite.
En attendant qu elle vienne, qu il se garde du faux bril-
laut de certaines poésies contemporaines, qu'il ait toujours
les yeux sur les maîtres de notre incomparable poésie clas-
sique, et s'il peut réussir dans les sujets qui réclament la
force comme il réussit dans ceux qui demandent la délica-
tesse, il obtiendra quand il le voudra la médaille d'or au
lieu de la médaille d'argent que l'Acadèmie lui accorde
aujourd hui.
VIII. — Celle-la, la médaille d’or, est donnée à l'auteur
du manuscrit ayant pour devise : ad alta !.
Cette devise peut paraître ambitieuse à qui s'apprête à
lire l'ouvrage ; elle ne parait que juste à qui l'a lu dans son
entier. Sans flatterie aucune, je crois que notre auteur a
reçu du ciel « l'influence secrète » dont parle Boileau. Avec
une abondance toujours pleine d'aisance, une verve jamais
épuisée, une imagination où viennent se fixer tour à tour,
en pleine lumière, les images variées qui naissent des
multiples incidents de notre condition humaine, il chante
les diverses saisons de l’année et les différentes heures du
— 29 —
jour, les fleurs de nos prairies, pervenches et p'imevères,
pôquerettes, boutons d'or,et cette fleur vivante de nos foyers
qui est l'enfant; l'enfant avec ses yeux rêveurs, et ce sou-
rire si doux qu'on s'étonne de le trouver sur les lèvres
d'une créature destinée à mourir ; il nous raconte de
belles légendes, celle du cygne, le pècheur d'étoiles, le fou
du bois, le forgeron maudit ; le ton s'élève et devient triste
quand il nous parle de la douleur et de la mort:et lorsqu'il
en arrive à ceux qui s'efforcent d'arracher aux âmes les
nobles pensées et les saintes croyances qui font leur hon-
peur et leur force, il a des accents indignés, et réalise sa
devise en montant au sommet de l'éloquence poétique :
ad alta !
Après ces éloges mérités, je ne m'arrêterai pas à dénon-
cer quelques vétiiles ; certaines épithètes dont l'exigence
de la rime est la seule raison d'être, des images vraiment
forcées, des vers aux syllabes si rudes qu'on a peine à les
prononcer ; si je m avisais de faire ainsi l'arustarque, on me
reprocherait d'y regarder de trop près, et on me dirait
encore qu'à ce compte-là, nos plus grands poètes eux-
mêmes n échapperaient pas à la critique. Mais, au fait, y
ont-ils jamais échappé ? J'ai une édition de Borleau, où le
texte est criblé de notes qui sont loin d être toutes admira-
tives ; Voltaire a consacré trois volumes à Corneurlle, et les
pages ne contiennent pas que des éloges ; Fénelon reproche
à Racine, même le fameux récit de l'héraméne ; le Jocelyn
de Lamartine fut si mal accueilli de certains juges, que,
pour quelque temps, le poète fut dégoûté de la poésie.
J'espére que mes respectueuses observations critiques,
ne détourneront pas les huit candidats du culte des Muses;
qu'ils lui restent fidèles, et visent toujours la perfection
relative dont ils sont capabies ; puis, s'il arrive qu'à un
moment ou à un autre, ils aient conscience de ne pas
l'atteindre, qu'ils imitent donc les maitres porcelainiers,
— 991 —
lesquels n'hésitent pas à briser les pièces mal venues
plutôt que de les vendre.
C'est un beau courage que n'ont pas tous les bardes de
France.
Je termine :
Notre pays vient d'élever un monument à la mémoire de
José Maria de Heredia l'auteur des Trophées. La fille du
poète, Madame Gérard d'Houville raconte qu'il composa
ses sonnets lentement, très lentement, avec le soin scrupu-
leux d’un joailler travaillant à la parure d’une déesse. Lui-
même avouait, un jour,qu'il avait cinquante sonnets à
peu près achevés dans ses tiroirs et qu'il ne les publiait
point, n'étant pleinement satisfait d'aucun.
Si j'avais été Ministre de l'Instruction publique, écrivait
à ce sujet, M. le Goffic, j'aurais créé au Collège de France
une chaire de poésie pratique, et j y aurais nommé l’auteur
des Trophées. Quelles leçons, appuyées de quels exemples,
nos jeunes poètes eussent recueillies là ! Ils y eussent
compris que l'artest un effort de tous les instants vers la
perfection ».
C'est vrai, et les anciens disaient dans le même sens :
Courtes paraissent les années de la vie, et longues celles
que l'art exige.
Vita brevis, ars longa.
GEO
— 293 —
LAURÉATS DES CONCOURS
DE 1925.
LITTÉRATURE
Poésie
Médaille d’Or (100 fr.)
M. Félix SIMON, Publiciste à Arras.
Médailles d'Argent
M. Noël CHOPIN, à Béthune.
M. Yves DHOTEL, à Arras.
Mre LORGNIER du MESNIL, a Boulogne-sur-Mer.
M. Léopold THOMAS, à Arras.
Médaille de Bronze
M. l'Abbé Michel DELETREZ, Professeur à Marcq-
_ en-Barœul.
Mentions Honorables
M. Alfred DEMONT, Juge de Paix à Acheux
(Somme).
M. Hector LEDRU, Cultivateur à Pommier.
— 29% —
HISTOIRE
Prix Braquehay
M. Henri POTEZ, Professeur de l’Université à Lille.
Médaille d'Or
M. Eugène ROUGE, Ingénieur à Paris.
M. l'Abbé COCART, Curé de Wardrecques.
a — 40 6 meme
PRIX DE VERTU
Mie PIERRET, à Arras.
39®
— 9295 —
RÉGLEMENT
DES
CONCOURS DE L'ACADÉMIE D'ARRAS
LL — CONCOURS ANNUEL
L'Académie ouvre chaque année un concours portant
sur des sujets spéciaux indiqués à l'avance ou sur le pro-
gramme général suivant :
HISTOIRE, GÉOGRACHIE, ARCHÉOLOGIE
Histoire d'une Ville, d'une Localité ou d'une Abbaye du
département du Pas-de-Calais.
Monographie géographique d'une Commune.
Monographie d'une Église cathédrale ou paroissiale,
d'une Maison conventuelle, d'une Maison hospitalière,
d'une Institution civile ou religieuse du Pas-de-Calais.
Biographie d'un personnage artésien.
LITTÉRATURE
Une pièce ou un ensemble de poésies de deux cents vers
au moins, ou un travail littéraire en prose, dont l'auteur,
soit par son origine, soit par son domicile, appartienne à
la Région (Pas-de-Calais, Nord, Somme).
L'Académie accepterait, d'auteurs étrangers, des poésies
ou des compositions se rapportant à la Régioc.
LL
— 99% —
BEAUX-ARTS
Histoire de l’Art ou de l’une de ses parties dans l'Artots.
Biographie d'un artiste artésien.
Expositions tenues à Arras ou dans le Pas-de-Calais
SCIENCES
Etude de Science physique ou naturelle appliquée à la
région artésienne.
Etude anthropologique sur les races que l'on rencontre
dans le Pas-de-Calais.
Statistique industrielle du Pas-de-Calais, avec carte à
l'appui.
Une question de Science pure ou appliquée.
CONDITIONS DE PRÉSENTATION
Les ouvrages inédits sont seuls admis.
Ils devront être adressés (franco de port), au Secrétaire-
Général de l'Académie, et lui parvenir avant le 1°r mai.
Ils porteront, en tète, une épigraphe ou devise qui sera
reproduite sur un billet cacheté contenant le noi et
l'adresse de l’auteur avec l'attestation que le travail na
pas été présenté à un autre concours. Ces billets ne seront
ouverts que s ils appartiennent à des ouvrages méritant un
prix, les autres seront brûlés. Les concurrents ne doivent
se faire connaitre ni directement, ni indirectement.
Les prix consistent en mentions honorables ou en
médailles de bronze, d'argent, de vermeil ou d'or; ces
dernières ont une valeur de 100, 200 ou 300 francs.
Tout lauréat ayant obtenu une médaille d'or sera désor-
mais hors concours.
— 227 —
II. — PRIX BRAQUEHAY
Une rente de 400 francs provenant d'un legs fait à l’Aca-
démie d'Arras par M. A. Braquehay, sera décernée en
prix aux auteurs des meilleurs ouvrages historiques,
archéologiques vu autres,concernant Montreuil ou la partie
de son arrondissement ayant ressorti de [a Picardie.
Ces ouvrages seront présentés sous le nom de leurs
auteurs ; ils pourront être non inédits ou imprimés, mais
devront n'avoir pas été déjà récompensés par une Acadé-
mie ou Société Savante.
Un lauréat qui aura obtenu, en une ou plusieurs fois, la
totalité du legs Braquehay, sera désormais hors concours.
Il. — RÉCOMPENSES PARTICULIÈRES
En dehors des concours, l'Académie recevra tous Îles
ouvrages d'histoire, de Science ou d'Art, inédits ou non,
qui lui seront adressés.
Il pourra leur être attribué les mêmes médailles qu'aux
concours annuels, pourvu qu'ils intéressent le département
du Pas-de-Calais et qu'ils n'aient pas été déjà récompensés
par une Académie ou Société Savante.
OBSERVATIONS GÉNÉRALES
L'Académie ne rendra aucun des ouvrages qui lui
auront été adressés ; cependant, s'il s'agissait de travaux
manuscrits destinés à l'impression, ils pourraient être
prêtés à leurs auteurs sous la condition qu'un exemplaire
imprimé au moins serait offert à la bibliothèque de l’Aca-
démie.
Les Membres résidants et honoraires de l'Académie ne
peuvent participer aux concours ni aux récompenses ci-
dessus,
PRIX DE VERTU
Les arrérages d'une somme de 10.000 francs donnée à
l'Académie en 1920 par une personne anonvme, par l'in-
termédiaire de M. Lerov, maire d'Arras, seront attribués
annuellement à des personnes ou à des familles qui se
seront particulièrement distinguées par leur dévouement à
la jeunesse, spécialement à l'enfance.
Le prix pourra être divisé ou au contraire cumulé si les
arrérages n en étaient pas attribués pendant une ou plu-
sieurs années.
Les candidats devront appartenir à l'un des deux cantons
d Arras. Les demandes seront adressées au Président ou
au Secrétaire-Genéral de l'Académie avant le 19° mai.
Le President,
Dr LESTOCQUOY.
Le Secrétaire-Général,
Bon CAVROIS pe SATERNAULT.
cp
— 229 -
LISTE
des
MEMBRES TITULAIRES, HONORAIRES & CORRESPONDANTS
de l'Académie d'Arras.
MEMBRES DU BUREAU
Président :
\{. le D" LESTOCQUOY.
Chancelier :
M. G. SENS.
Vice Chancelier :
M. LENNEL.
Secrétaire-Général :
AJ. le Bon A. CAVROIS DE SATERNAULT
Secrétaire: Adjoint :
M. A. TIERNY.
4rchiviste :
M. le Chanoïine VERGNEAU.
Bibliothecaire :
M. G. BESNIER.
À.
. À.
E.
À.
. L.
PRE 2
sde
A
e A.
. G.
À.
_— 930 —
MEMBRES RÉSIDANTS
Par ordre de nomination,
MM.
VicrarT, Avocat (1892).
BLONDEL, #4, Ingénieur civil (1895).
Paris, Avocat, Docteur en Droit, Conseiller
Général (1899).
CAVROIS DE SATERNAULT, (le B°r) #,$,4h4 Licencié
ès-Sciences, Docteur en Droit, Professeur de Droit.
Civil à l’Université Catholique de Lille (1902?:.
. SENS, #,43,44.4h, Président de la Commission des
Monuments historiques du Pas-de-Calais (190 4).
. GERBORE, %, &, [. , 4h, Docteur en Droit, Vice-
Président honoraire du Conseil de Préfecture
(4905). |
. SION, #, I. @, Directeur honoraire d’Ecole nor-
male (1909).
. LENNEL O0. &à, Docteur ès-lettres, ancien Profes-
seur de Philosophie au Collège d'Arras 1910).
. GUILLEMANT, (le chanoïin :) Vicaire-général, Licen-
cié ès-lettres (1910).
Lesrocquoy, @, Docteur en médecine (1910).
TIERNY, 44, Avocat, Docteur en Droit (1911).
BLOQUEL, 6, ancien Avoué 11911).
WarnTer, Nolaire honoraire, Licencié en Droit
(1919).
Boiseux, (le chanoine Licencié ès-Lettres (1914).
BESNIER, %, &, @,Archivistedépartemental (1920).
Lavoine, [. @, ancien Archiviste départemental
Adjoint (1920.
. Mgr. E. Juzien, # O 4h. Evèque d'Arras. Agrégé
des Lettres 11990).
23
D 29 ?9
29
30.
_ 23 —
MM.
. F. Vincnon, ancien Magistrat. Licencié en Droit
(1920.
. H Duprer, Ï. @. Professeur honoraire (1920,
. E FouLon (l'abbé), 4&ÿ, Licencié ès-Lettres, Profes-
seur à l'institulion Saint-Joseph (1920).
. VAILLANT, % & Q@, Medecin-major de 1"° classe
([nfanterie coloniale) (1921).
. F. ANSELIN, Conseiller municipal (1921).
J. JanDEL, O. #&, ©, Ingénieur, ancien Direcleur des
mines de Carvin (1921).
&. VERGNEAU, (lo chanoine), (1921).
9. E. DELaBy, Avocat (1921),
6.
21.
28.
E. Poirer, I. @, O. &, Professeur au collèse (1921).
Le Gén:ral LeLEu, O #,#8, 06, 6h (1922).
A. BARBIER (l'Abbé). Licencié ès-Lettres. Supérieur
de l’[ustitution St-Joseph (1923).
M. DuquesNoy #h, Pharmacien des Hospices.
N.
MEMBRES HONORAIRES
Par ordre de nomination.
Les lettres A. R. indiquent un ancien membre titulaire où résidant.
MM. ALAPETITE, G GC. %, Résident de France à Stras-
bourg (1891),
SENART, %, Membre de l'Institut, à Paris (1898).
LEPRINCE-RINGUET, %, Ingénieur ca chef des Mines
à l’aris, A. R.(1911).
P. Fournier, %. Professeur de la Faculté de Droit
de Paris, Membre de l'Institut (1912).
H. Benez, %. Chef de Bataillon du Génie, en
retraite, A R. (1920).
E. PLoca. #,. [Inspecteur principal hunoraire des
chemins de fer du Nord, à Paris, à r (1920).
E. PiarT, à Paris, A R. (1921).
M. J. Lecoco.. licencié ès lettres, Curé-Doven de
Saint-Nicolas à Boulogne-sur-Mer. À. R. (1923).
LouanT, #, [ ©, Principal honoraire. À. n. (1925).
— 233 —
MEMBRES CORRESPONDANTS
Par ordre de nomlhation.
MA. E. Marruieu, Secrétaire du Cercle archéologique,
d'Eoghien (Belgique) (1884).
LEURIDAN (le chanoine), à Roubaix (1891).
M'e Jenny FoxTaINE, Î. @, Artiste peintre, à Paris
(1892). |
MENCHE LE LoisxE (le comte). I @, château de
Beaolieu-lez-Busnes (1894).
H. Porez, I. @, Docteur ëès-Letires, Agrégé de
l'Université, à Lille (1896).
BLEp (le chanoine), @, de la Société des Antiquai-
res de la Morinie, à Saint-Omer (1897).
R. Brissy, #, @. Publiciste, à Paris (1897).
Ch.-S. Leconte, %, Juge à Paris (1897)
M°° Florent LECLERQ, château de Beauvoir (P.-de-C.)
(1897).
Mile FRESNAYE, à Marenla (P.-de-C.) (1898). |
MM.G. Macon, %, Conservateur du Musee Condé, à
Chantilly (1899).
A. Wizox (l'abbé), à Boulogne-s-Mer (1900).
PLaNcouarp, à Berck-sur-Mer (1901).
M®e M.-M. CaRrLIER, à Croisilles (1900).
MM.R. Ronière, à Montreuil-sur-Mer (1901).
Frans, à Paris (1901).
Dauer, Archiviste paléographe à Paris (1901).
BLANCHOT, I, &, Staluaire à Paris (1901.
M°° Amélie MesurEUR, #, à Paris (1901).
— 234 —
MM. Paul Trerny, Archiviste-Paléographe, à Herni-
court (Pas-de Calais) (1901).
Georges VALLÉE, @, #1, ancien Député du Pas-de-
Calais à Paris (1905).
Th. RENAULT, à Presles (Seine-et-Oise) (1905).
DE LA CHaRiE, château de Sainte-Austreberthe,
par Hesdin (1908).
Charles HirscnauEen, Bibliothécaire de la Ville de
Versailles (1908).
MaYEUR, I. @, Artiste-graveur, Grand Prix de Rome
(1910).
L. Caizer, Bibliothécaire de la Ville de Limoges
(1911).
MaBiLe DE Poxcheville, Publiciste à Wacquinghem
par Marquise (1921).
J. MEURGEY, Y, &, Elève à l'Ecole des Chartes(1921).
J. DuQuEsNE, #, Professeur à la Faculté de Droit
de Strasbourg (1921).
Poiteau, Docteur en médecine à Bienvillers au-Bois
(Pas-de-Calais) (1921).
MiLLÉQUANT, I. @. Professeur au Collège de Calais
(1923)
Jules Sion O. &, Agrécé, Docteur es-Lettres, Pro-
fesseur à la Faculté des Lettres de Montpellier
(1925).
J. Orr %, [ngénieur en Chef des Ponts et Chaussées,
Paris (1925).
DEmonT-BRETON O. *, Artiste peintre ( (1995). à
Wissant.
M°®° Virginie Demonr-BrerTon 0. #, Artiste peintre
(1925), à Wissant.
Ye.
TABLE DES MATIÈRES
I. — Lectures faites dans les séances hebdomadaires
Pages
Des relations de la Matière et des Ondes Électriques,
par M. J. JARDEL, membre résidant............. 7
Simple aperçu de la Théorie d'Einstein, par
M. DuPRET, membre résidant..... Rare 2. 33
Quelques Souvenirs sur les Chinois, par M.le Docteur
VAILLANT, membre résidant. ................... 09
Influence exceptionnelle de certains Livres au
point, de vuesocial, par M. le Chanoine VERGNEAU,
membre résidants: dusetersmsene etes 65
Les Arts et la Politique ou histoire d'un Tableau,
par M. le Chanoine VERGNEAU, membre résidant. 79
Les Fleurs du Printemps, par M. Poirer, membre
PÉSIdAD ne Lena uen he 91
Colas et Jacqueline, par M. ViLTART, membre
DÉSIHANR ee obama item neie 99
Variations sur des Thèines connus, par M. Edmond
PiLaT, membre honoraire...... RE 105
Les conséquences d'une tâche d'encre (1809), par
M. le Chanoine VERGNEAU, membre résidant.... 127
Un traité de la Civilité puérile et honnête au
XVIe Siècle, par M. le Chanoine VERGNEAU,
membre résidant.................,............ 137
— 236 —
IT. — Séance publique du 17 Décembre 1925
Allocution d'ouverture par M. Lesrocquoy, Président
Rapport sur les Travaux de l'année 1924-1925, par
M TierNY, Secrétaire-adjoint..................
_ Discours de réception de M. le Chanoine Abel
BARBIER, membre résidant ....................
Réponse au Discours de réception de M. le Chanoine
BarBier, par M. Jean Paris, membre résidant...
Rapport sur le Concours d'histoire, par M. Georges
BESNIER, membre résidant..............,......
Rapport sur le Concours de Poésie par M. le
Chanoine VERGNEAU, membre résidant..........
Lauréats des Concours de 1925...................
- Réglement des Concours de l'Académie d'Arras...
Liste des Membres titulaires, honoraires et corres-
pondants de l'Académie d'Arras...............,
GENO
Pages
149
155
167
187
= ?
A
+4
AU,
#
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